Paul Strand

1 au 30 novembre 1981
PAUL STRAND, UN GEANT DE L’HISTOIRE DE LA PHOTOGRAPHIE

Dans la chronologie que l’on écrira peut-être un jour sur le Château d’Eau, l’ouverture de la saison 81-82 sera marquée d’une pierre blanche. La fée qui conduit la destinée de la Galerie fait se succéder en effet deux géants de l’histoire de la photographie; au risque de ne pouvoir exposer ni l’un ni l’autre avant des années, nous avons accepté malgré tout avec enthousiasme.
Josef Sudek, Paul Strand, une recherche parallèle, une éthique commune, le même « hommage à la vie » par motivations différentes… même dernière heure: ils quittent la même année notre terre…, cette terre dont ils ne se sont jamais beaucoup éloignés, ni par leurs images, ni en eux-mêmes.
Comme pour Sudek, chez Strand, la nature est entrée tout entière dans l’œuvre. Leur différence, me direz-vous ? Elle se situe autour des portraits. Sudek en a fait de très beaux avec ses amis, mais il préfère, après les années 50, la « vie des choses simples ». Strand, lui, s’émeut de la « vie des hommes simples », et ses portraits tournent le dos à toutes les conceptions précédentes: la sienne s’installe.

On la retrouve par exemple, et ce n’est pas par pure coïncidence, dans les images faites pour la F.S.A. par Dorothea Lange. R. Striker aurait souhaité faire appel à Strand: il aime ses portraits sans concession, graves et dépouillés, mais il a peur, dans la mission qu’il s’est donnée, de cette recherche trop esthétiquement conséquente qui est le propre de Strand.
Strand est formel : c’est ainsi qu’il ressent la manière de s’exprimer et de respecter l’entité photographique: « Le regard, écrit-il, peut se poser partout, sans charmer et sans dénaturer. Le problème du photographe est de voir à la fois les limites et les qualités potentielles de son art ». Stieglitz, son maître, et plus tard son ami, l’approuve dans cette voie: « Les gens simples de Strand, écrit-il, sont photographiés avec simplicité. Strand laisse en eux exister ce qui est; il respecte les tensions dans les regards et l’univers quotidien sur lequel ils se posent ».
La photographie doit aller au-delà de la ressemblance, mais sans la perdre. Cette intime conviction de Strand fait école. Tout en se doublant d’une valeur artistique, les images doivent garder leur valeur documentaire et sociologique: « le photographe doit avoir une expression vivante, dépendant autant de l’honnêteté de sa vision que de son intensité; il s’agit de décrire en le respectant le sujet photographié et cela est possible avec la gamme, presque infinie, de tonalités dont nous disposons. Une réussite exemplaire, poursuit Paul Strand, exclut tout ce qui est procédé, trucage, ou manipulation ». C’est aussi le premier commandement de Sudek.
II ne faut pas en douter: des hommes comme Strand font que la photographie – art de fixer la trace de la lumière – occupe une place grandissante dans l’art de notre temps. Grâce à eux, elle s’est démarquée de la peinture et, mieux encore : notre grand artiste toulousain, Marc Saint-Saëns, ami de Strand, me disait : « l’art moderne, peinture comprise, ne serait pas sans Paul Strand ce qu’il est aujourd’hui ».

«Ce qui rend désormais irréversible l’essor de la photographie, c’est probablement qu’elle n’est plus en situation demanderesse au seuil du temple des Beaux-Arts, mais bien maîtresse de réconciliation entre l’art et la vie. C’est à elle que l’art d’aujourd’hui s’adresse pour y retrouver un modèle d’objectivité, un exemple de communication avec le grand nombre, et un outil non encore aliéné » écrit dans une étude pour le C.N.D.P., J.-C. Lemagny, conservateur au cabinet des Estampes de la B.N. Ceci nous le devons à des photographes authentiques, des Strand, des Sudek, des Stieglitz, des Weston et quelques autres « qui partent de la photographie pour y arriver ». D’interrogée, cette photographie, exposée sur une cimaise, devient interrogeante.
Nous touchons là au caractère essentiel de la photographie «art de la vie » : « elle est la trace fixée d’une réalité, donc toujours ouverte à une réalité », et par ce fait, chez Paul Strand, synonyme d’hommage à la vie.
Pour donner plus d’intensité et défendre la fonction socio-documentaire de la photographie, Strand ne refuse pas la forme comme le font beaucoup trop de confrères; il nous fait prendre conscience, au contraire, de l’authentique force qu’elle donne au fond.

La force créatrice de Strand est aussi dans cette hantise de la perfection : elle sidère les jeunes. Et cependant, que de barrières blanches, d’ombres et de lumières en plans serrés, d’outils et de gros plans de machines, de racines, de feuilles, de roches, de matières chantées par le noir et blanc avec une infinie précision, que de mains calleuses élevées depuis en symboles !…
Paul Strand, référencé parmi les « classiques» par les jeunes, se soucie peu de communiquer, comme de nos jours, à travers magazines, livres et cimaises. « II photographie comme Cézanne fait des pommes, ou Weston des poivrons » : c’est tout simple, mais pas si facile. II ne faut pas se le dissimuler et si nous voulons être honnêtes, nous le reconnaîtrons : c’est parmi les œuvres de ces grands artistes, peintres, sculpteurs ou photographes convertis au dépassement de leur art, que se trouveront les images les plus hautes de notre temps.

J. Dieuzaide

Affiche 63 Paul Strand