Josef Sudek

1 au 31 octobre 1981
LE CREDO ET L’ETHIQUE DU PHOTOGRAPHE TCHEQUE JOSEF SUDEK

« On n’explique pas une œuvre, on la regarde », me disait récemment Robert Pagès, Professeur de sculpture à l’école des Beaux-Arts de Toulouse, en s’attardant sur un livre consacré à Josef Sudek : « En parler serait mauvais signe ».
Les images présentées au Château d’Eau ce mois-ci n’auraient que faire, en effet, d’explications. Comme toute œuvre qui se respecte, celle de Sudek va à l’essentiel, et c’est pourquoi elle nous touche unanimement si profondément : « il faut laisser sa subtile part de rêve au lecteur, tout heureux d’en reconnaître le chef-d ‘orchestre », disait encore Robert Pagès.
Le chef d’orchestre Josef Sudek est en effet présent dans toutes ses images. « Du petit jardin, presque étouffé par l’étreinte de la grande ville, et avec quelques arbres, un peu de vapeur, une traînée de brume, le crépitement languissant de la pluie et quelques accessoires bizarres » (1); il compose à l’aide de la lumière une mélodie bouleversante, pleine du romantisme de sa bohême natale. Inutile de dire que Josef Sudek est un mélomane averti (2).
Chez lui, le thème de la lumière est inépuisable: « Le sujet est dans la lumière, la lumière n’est pas digérée sur le sujet » (3), elle est sa subtile complice. Avec elle, il bat la mesure et rythme les saisons. Qu’elle soit lumière du jour, lumière de l’intérieur, au propre et au figuré, ou lumière de l’obscurité de la nuit, elle rend visible l’invisible. « C’est là précisément que réside le secret de ses images, toujours unie à l’obscurité qu’elle aère, juste assez pour susciter notre étonnement, et en conserver le mystère » (4)… et Sudek, tel un alchimiste virtuose, tisse et compose son monde, un monde magique qui nous transporte.
Ce monde existe pour Sudek ! Comme tout photographe, il ne peut photographier que ce qu’il voit, mais sa façon de voir est d’un réalisme qui lui est propre, qu’il a trouvé lui-même et pour lui-même : l’essentiel !

Qui dit essentiel, dit simplicité. Quelle leçon ! Avant de partir au bout du monde, à la recherche d’images inédites, nous, photographes, devrions nous enrichir de l’enseignement apporté par les images de Sudek, ou celles de Stieglitz nous montrant ses « nuages» qu’il appelle : « équivalents ».
A l’inverse du photographe Minor White, présenté au Château d’Eau en mars 1976, et avec lequel il correspondait, Sudek n’écrit pas pour exposer sa philosophie: il photographie. Malgré la perte de son bras droit à 21 ans, il ne se laisse pas enfermer dans cette douloureuse incapacité; il l’accepte sans se révolter, et sans condition, sauf celle de pouvoir faire des photographies ! De ses images ressort, avec une évidence qui s’accroît au fur et à mesure que l’on pénètre dans son œuvre, un hommage à la vie. Regardez ses photographies d’arbres : elles représentent un élément important dans ses paysages ; Sudek les choisit vigoureux et parfois mutilés comme lui – il les appelle des sculptures – mais, à l’automne, il reconnaît en eux quelque chose qui annonce la vie : le printemps!

Sudek n’a aucun besoin, parce qu’il ne veut pas en avoir. Avec sagesse, il se débarrasse de tout ce qui est secondaire. « Cette attitude est aussi un rempart contre les nécessités financières qui l’obligeraient à devenir esclave de tout un style de vie pour lequel il devrait sacrifier la liberté de pouvoir faire seulement ce qu’il veut, nous dit Anna Farova son historien ; cette liberté se paye cher ! ». Paradoxalement, ce renoncement est, chez lui, d’une grande exigence spirituelle et physique; il lui obéit: manier des appareils encombrants et fragiles, parfois de format 30 x 40, en développer, seul, les plaques et en tirer des contacts d’une seule main est délicat – essayons de le faire et nous comprendrons l’intensité de sa foi.
Oui, on peut parler du crédo et de l’éthique de Josef Sudek: « sa stricte conviction que rien, en photographie, mais vraiment rien, ne doit être falsifié, est pour lui le premier des commandements» – même pour un cliché 6 x 9, l’agrandir serait trahir.

Sans lutte et sans souci, d’après Sudek, la sensibilité serait stérile: il réussit à transformer l’une et l’autre en un chant de profonde admiration pour la vie des choses simples. « Ce dépassement de lui-même place évidemment son rêve et son imagination dans un monde transcendant d’absolue beauté. Ce monde s’inscrit dans ses images et elles nous laissent sans parole» (1).
Par la photographie, Josef Sudek semble vouloir nous faire partager ses joies, fugitives et presque humainement insaisissables, ainsi que sa conviction : aller à l’essentiel ! « La simplicité, le dépassement de soi, la vérité des choses (avec la seule force de la lumière, pour nous photographes) peuvent ramener au paradis perdu de l’enfance, de la poésie et de l’amour. Je le crois.

J. Dieuzaide

1 – De Jean Rezac, son éditeur.
2 – Seuls dans le généreux fouillis de son atelier, sont rangés soigneusement disques et platines.
3 – Allan Porter «Caméra ii, Avril 1976.