Willy Ronis

1 au 31 mai 1981

Willy RONIS, le compagnon des années 50
Ouf, enfin le Château d’Eau peut exposer Willy Ronis J’en ai le projet depuis 1975. Mon vieux compagnon illustrateur, et compagnon de combat des années cinquante, était bien d’accord, mais c’est un homme tranquille, il aime le silence, la musique et son métier. Le tapage le dérange et il pense avec raison que l’on en fait un peu trop, parfois, autour de la photographie ces dernières années : « l’attitude de certains photographes est dégradante pour notre métier; plutôt que de céder à toutes tentations, je préfère une attitude plus discrète, elle valorise mieux notre profession aux yeux de la jeune génération ». Willy Ronis connaît bien les jeunes, il a enseigné plusieurs années à la Faculté d’Aix-Marseille où il a créé une U.V. de photographie. C’est une prouesse, qui, hélas !, n’a pas duré.

Qu’il me soit permis de dire à cette occasion, car c’est une lacune de la France – inventeur de la photographie – de voir comment se comporte l’institution scolaire à son égard. La photographie est une écriture et son langage est utilisé tous les jours davantage par la majorité des gens; or, l’institution scolaire résiste à l’admettre, « elle se comporte de façon puritaine et malthusienne. Puritaine : en s’interdisant la recherche de toute image désirable pour d’autres raisons que l’utilité directement pédagogique; elle ne conserve que celle qui garantit le discours du maître. Malthusienne: elle veille jalousement à la non-prolifération des images photographiques dans l’enceinte scolaire, alors qu’elle rencontre de la part des élèves, tous les jours davantage, une rumeur de transgression par rapport à l’institution pédagogique et à ses usages * »; elle la juge, sans doute, susceptible de mettre en péril le langage scolaire. « Tout se passe comme si le surmoi de l’institution scolaire était tout particulièrement vigilant et alerté du côté de l’image photographique, et d’un danger dont elle serait porteuse * ».
Merci Willy de me donner l’occasion de reparler de ce problème : je le ressens comme une grande frustration pour notre pays. Tu connais ma conviction : la photographie est le seul antidote à notre époque démolie par le matérialisme. Où est donc l’école formatrice ? Son devoir n’est-il pas d’apprendre ce qui devient tous les jours plus utile à l’homme ? Si pour Platon la véritable université se trouvait dans le « Forum », pour Denis Brihat, « c’est bien la photographie qui est mon université » affirme-t-il. Il faudra en convenir tôt ou tard, pourquoi attendre ?
Willy Ronis, devant ses élèves ou quiconque, parle généreusement de choses du quotidien; elles sont assez souvent bouleversantes; pourtant il n’est pas triste, c’est un être paisiblement gai. II a conscience de son métier et de ce qu’il peut apporter à l’homme. C’est un engagement politique et moral : c’est pourquoi il aime la rue. Il appartient ainsi à cette grande école de photographes de l’après-guerre, Brassaï, Doisneau, Izis, qui ont illustré le Paris de Belleville et de Ménilmontant.

Avec son regard brillant et son accent de Paris, il peut s’enthousiasmer et vous enthousiasmer. Le geste aidant soudain la parole, il vous dit que dans la vie il y a des instants privilégiés : ils récompensent de toutes choses ; ceux où l’on peut écouter de la musique sont pour lui les plus évidents, mais il y en a d’autres, imprévisibles…
En 1979, le Grand Prix National des Arts pour la photographie vient éclairer en effet la relative pénombre dans laquelle se préserve Willy Ronis. C’est pour lui l’occasion, aux Rencontres Internationales d’Arles 80, de parler publiquement de ce métier « qui rend si heureux et parfois si malheureux certains » ; d’apprendre aux jeunes générations que l’on ne meurt pas d’un échec : il suffit d’un peu de force et d’enthousiasme pour recommencer.
Etre photographe c’est servir, servir un métier où l’art est sans cesse présent; c’est choisir l’instant, le fixer, le saisir, capter le moment privilégié où l’on sent avec tout son corps et son esprit qu’il se passe quelque chose. « C’est moralement très éprouvant, excitant, sans recours parfois », me disait-il il y a dix ans au cours d’une exposition organisée par Jean-Pierre Sudre à la galerie « La Demeure » à Paris. L’instant ne revient pas et il tient parfois à si peu de choses. Traduire un climat c’est ce qui m’intéresse le plus. J’aime cerner une personnalité ou un lieu historique ou simplement un pays, en faire la synthèse, aborder le plan de la culture, des loisirs, de l’industrie même et surtout du social, mais les gens ne comprennent pas ; et les éditeurs dont ce serait le travail, en particulier; ils décident pour vous et sans vous. « Si je ne dois pas me reconnaître dans un livre, ou dans un reportage, fût-il publié dans Life, je refuse ». C’est ce qu’il a fait parfois, même au dépens de la sécurité de sa vie matérielle.

Tel est Willy Ronis, un homme entier qui a surtout le respect de la dignité de notre métier et le prouve. Un homme confiant qui a su dire l’espoir; c’est une vertu qu’il ne cesse d’apprendre. A la question rituelle que deviens-tu?, il me répondait par lettre, le 2 janvier 1978: « Je n’ai plus d’activité enseignante ; après une courte période de désarroi, je lis tous mes livres en retard, j’écoute de la musique sans le remords de voler ce temps à la photographie, j’appuie sur le déclencheur, et spécialement pour moi, enfin je fais du vélo, et je vis ».
Willy Ronis semble heureux… et il fait encore des images… que l’on me pardonne, je préfère lui laisser le soin d’en parler. C’est ce qu’il fait avec aisance dans l’album récemment publié sur son œuvre, Au fil du hasard, et récompensé par le Prix Nadar. Dans ces écrits, parmi ses confidences, il a omis celle qu’il m’a faite un jour: « je serais plus heureux, et ce serait passionnant si je ne devais pas vendre mes photographies ».

J. Dieuzaide

Alain Bergala dans son article a Ouverture pour une pédagogie de la photographie u. Education 2000, n° 10, septembre 1978.