Justin Grégoire

1 au 28 février 1981

Parmi les milliers de personnages éparpillés dans les boîtes à photos des brocanteurs, je n’en connais aucun; et le nez plus ou moins aigu, les incisives plus ou moins agressives ne font rien à l’affaire. Est-ce la tante Anna ? Est-ce le tonton Louis ? Bof !…
Mais qu’un éventail blanc repose sur le velours sombre d’une jupe, que des gants de filoselle pendent d’une main délicate, qu’un col plus où moins évasé soutienne la clarté d’un visage, là est l’excitant.

Au fil des ans, des arrangements ont pris forme, des positions sont devenues immuables, des éclairages stabilisés; une orchestration de la lumière; et toute cette attentive mise au point pour exprimer le monde par le jeu des demi-teintes à l’intérieur des objets (reste à écrire l’histoire de la sellette, du fauteuil de tapisserie et des tâtonnements nécessités par la recherche de leur éclairement parfait).

Noir-Blanc, ou encore Ombre-Lumière, ou encore Clair-Obscur.
Sur la tache foncée qui confond tous les costumes claquent les blancs des cols, des dentelles, des festons, des mi-bas, des bottines. Un ovale suffit pour dire un chapeau, une pochette claire pour dire un plastron. Les mi-teintes s’évaporent au profit de l’ornementation. C’est la victoire du barreau de chaise et des chaussures noires qui permettent si bien l’animation des parties ingrates au bas du tableau. Voir le profil des choses et les exprimer par l’extérieur (disparition du volume au profit de l’à-plat). Les papiers découpés chinois, mexicains, polonais, suisses, roumains, les théâtres d’ombres orientaux recherchent et célèbrent cet aspect ornemental qui devient vite « le décoratif ».
Que pourraient apporter les recherches de matières, les frottis, les déchirures, les griffures, les cannelures des papiers ondulés, les glacés, les émaillés, les arrachés, les décollés, les lacérés ? J’ai volontairement évité les collages, peintures et bricolage d’art, pour m’en tenir à la petite sensation que déclenchent à coup sûr les photos de famille, mignonnettes roussies collées sur carton.
La couleur, elle, ne peut se contenter de colorier. Elle autorise beaucoup plus qu’un remplissage; encore faudrait-il une émotion de départ que ne produisent pas les vieux clichés monochromes.

Justin Grégoire