Les années amères de l’Amérique en crise

La Farm Security Administration : une page exceptionnelle d’histoire de la photographie
1 au 30 décembre1980

Cela se passe il y a 40 ans à peine, à la veille de la deuxième guerre mondiale, les États-Unis sont dans une crise économique très grave, présente encore dans la mémoire des hommes de ma génération. Elle devrait l’être plus encore dans celle de mes confrères; ils ne peuvent ignorer l’opération de la « Farm Security Administration ». Elle marque en effet une date importante sur le plan de l’histoire comme sur le plan de l’utilisation de la photographie : une commande par le gouvernement américain d’un quart de million de photographies entre les années 35 et 42.
Une documentation élaborée sous les ordres d’un gouvernement est souvent entachée de complaisance et de partialité: l’image entre les mains de gens de mauvaise foi peut être facilement détournée de son contexte et utilisée à des fins malhonnêtes. Aux États-Unis, non seulement la photographie ne l’a pas permis, mais de plus elle en est sortie grandie par la force de son authenticité, obligeant la conscience américaine à se réveiller pour sortir seule de cette crise.

Ainsi, pour toujours, 272.000 images témoignent de la grande misère de l’agriculture des années 30. Elles sensibilisent l’opinion aveugle à cette cause et soutiennent l’action du gouvernement en sa faveur. Cette grande fresque est l’œuvre, au départ, d’un homme moins connu, Roy E. Striker, économiste aux idées sociales avancées; il est passionné de photographie, de son authenticité, de son impact sur l’esprit des hommes, de sa valeur historique et sociologique: les exemples sont de taille dans ce pays; le portrait réalisé en 1860 par Mathew Brady, qui a fait d’Abraham Lincoln, et selon lui, un président des États-Unis; les images de Jacob Riis, entre 1880 et 90, dénoncent la misère; celles bouleversantes de Lewis Hine au début de ce siècle montrant l’utilisation scandaleuse des enfants pour les travaux pénibles dans les usines et dans les mines.
Pour bien comprendre le sens de l’entreprise de la F.S.A., il faut le placer dans son contexte social. Sous les effets d’une crise qui frappe la nation entière, le gouvernement décide de créer des organismes officiels destinés à venir en aide aux divers groupes de population frappés par la dépression. Les problèmes à résoudre sont considérables: au tiers du pays dévoilé par F. D Roosevelt comme étant dans un état lamentable, vient s’ajouter la dramatique affaire des sols rendus stériles par le manque de technique rurale des petits fermiers; le déboisement intempestif, l’abus d’engrais et de labours, et le non respect de l’assolement triennal laissent place dans cette région à un désert non pas de sable, mais de poussière : le « dust bowl ». La poussière recouvre tout, pénètre dans les maisons modestes aux planches mal jointes, abîme les yeux; puis les inondations, la neige et le froid dévastent les dernières pousses.

Sans un sou, épuisés, abandonnant fermes et sols, depuis les rives du Mississippi et la frontière du Mexique, les gens se dirigent vers l’Ouest et le Nord en quête de terres plus vertes. Afin de susciter dans le public inconscient des grandes villes un courant d’opinion concernant l’angoissante situation dans laquelle se trouvent ces fermiers, Rex Tugwell, directeur de l’office pour la pro¬tection de l’agriculture (F.S.A.), crée une section documentaire basée essentiellement sur l’image et met Striker à sa tête; son grand mérite est de s’entourer de gens compétents, quelquefois pas nécessairement photographes au départ, mais passionnés par ce média et aussi ouverts aux questions sociales que J. Riis ou Lewis Hine. Mais Hine n’est pas sollicité, pas plus que Paul Strand, considérés sans doute comme trop au fait de la photographie.
Striker est très exigeant avec ses jeunes opérateurs: ils doivent être en même temps journalistes, sociologues et artistes; les moyens matériels mis à leur disposition sont modestes; des méthodes de travail très précises leur sont assignées, elles sont adoptées d’emblée et contribuent au climat de confiance et à l’estime qui lient les photographes à leur dirigeant: « éviter le danger qu’il y a à se laisser emporter uniquement par le côté dramatique des événements, au détriment des côtés positifs et permanents de l’existence, pas de corps enlaidis par l’adversité, de visages farouches, de regards nécessairement tourmentés, mais des visages et des corps qui gardent encore leur beauté et leur force; beauté dans les traits d’une femme ou dans les lignes d’un corps d’enfant; force dans les attitudes ou les expressions des hommes décidés à survivre et à ne pas se laisser gagner par le désespoir ».
Les résultats ont confirmé le bon sens de cette façon de concevoir la photographie documentaire: les deux premiers photographes engagés par Striker sont Walker Evans et Dorothea Lange. Ils donnent le ton à toute l’entreprise.

Walker Evans, homme intègre, très éveillé, photographie statiquement hommes et gens dans leur isolement. Sa vision de l’Améri¬que est simple et sans détour.
Dorothea Lange, 40 ans, portraitiste, s’est révélée une très grande humaniste. Peu fortunée, elle demande à sa mère de lui acheter le modeste « Folding », lui facilitant l’approche des aspects significatifs et humains de ses sujets. L’image, à mon sens, qui symbo¬lise notre exposition est la « migrant mother »: elle a été reproduite dans le monde entier. Cette rencontre est bouleversante et fait partie de l’aura qui plane sur toute cette action FSA. C’est la fin d’une dure journée, Dorothea rentre à son hôtel ; prise de re¬mords, elle reprend la route, s’arrête au hasard devant une tente, comme attirée, dit-elle. Elle voit une mère très digne; près d’elle ses trois enfants affamés. Sans parler ou presque, Dorothea prend 5 photographies, apprend que le menu quotidien est de petits pois gelés et d’oiseaux morts de faim. A 32 ans, cette maman, résignée, n’a plus la force de réclamer; la vieille Ford a été vendue à un usurier: ils foisonnent à cette période. Les deux femmes sentent leur rencontre providentielle. Dorothea part immédiatement développer ses images et les donne au « San Francisco News » ; deux jours après, cette famille est sauvée de la détresse. John Steinbeck (prix Nobel) n’a pas caché que cette image de Dorothea, et les autres, sur la migration des travailleurs lui ont inspiré « Les Raisins de là Colère ».

Ben Shahn
est un peintre engagé, d’une très grande culture et apprécié de Striker. Son influence rejaillit sur la presque totalité des membres du groupe. Il achète pour 25 dollars un Leica équipé d’un objectif angle droit qui le fascine par sa vision; il voyage avec sa femme devenue son chauffeur. Elle photographie elle aussi, émue et passionnée par le sujet, comme son mari.

Russel Lee
.- ce jeune étudiant de 25 ans plonge avec un certain courage dans tous ces foyers désolés, photographiant les gens chez eux parfois, comme à Pie Town, en train de boucher les fissures des planches avec des bouses de vaches.

Carl Mydans: 27 ans en 1935, est le plus intelligent de l’équipe. Il aime son pays; c’est avec beaucoup d’émotion qu’il ne cache rien sur cette page médiocre de son histoire et implique la responsabilité de l’Amérique avec ses images.

Marion Post Wollcott, 25 ans, un peu effrayée de la tâche à assumer. Après avoir étudié les dossiers précédents de ses confrères, elle choisit de montrer la beauté exceptionnelle de son pays tout en dévoilant, elle aussi, la responsabilité du gouvernement.

John Vachon
, répond à 24 ans à l’annonce d’un journal. Il avoue ne pas être photographe; Striker est ravi. Sa rencontre avec Walker Evans est déterminante: « Vous êtes trop jeune lui dit-il pour photographier avec un Leica », et il parcourt le pays avec une chambre 20 x 25. Ses images sont parmi les plus belles.

Arthur Rothstein
, à 22 ans est très influencé par les sentiments de justice sociale de Shahn, et l’œuvre de Dorothea; il leur doit son enthousiasme, se dédie à ce travail pendant cinq ans et s’attarde dans les régions du « dust bowl ». Il fait ses plus belles photographies, connues du monde entier, dans les tempêtes de poussière où il perd un oeil.

Jack Delano, Paul Strand envoie deux de ses images à Stricker qui l’engage vers 1940. Il se dirige vers les mineurs de Pennsylvanie; ces hommes vivent dans des conditions horribles: pendant la nuit ils volent le charbon dans la mine obscure; on les appelle les « boots legs ».

Il faudrait citer aussi John Colliers et d’autres photographes. Le choix est difficile et immense; dix expositions n’y suffiraient pas en raison des nombreux critères possibles et en fonction des jugements de valeur que l’on peut apporter. J’ai évité de m’éloigner du contexte de l’époque, sans vouloir spécialement privilégier le caractère esthétique de ces images de peur de trahir les desseins de la FSA.
Quel que soit ce choix, il faut reconnaître que toutes ces images agissent sur la sensibilité de ceux qui les regardent, sans tomber dans le danger de la facilité et du factice.
Elle nous font prendre conscience de problèmes qui peuvent à chaque instant être les nôtres. Que finalement, à la même époque, notre agriculture n’avait pas grand chose à envier à celle de l’Amérique.
Que tous ces jeunes photographes, la plupart sans moyens matériels, mais motivés, partent à l’aventure pour des milliers de kilo¬mètres, confiants dans leurs petites voitures mais surtout dans le bien fondé de leur mission. Les difficultés furent nombreuses ce¬pendant : l’approche de tous ces agriculteurs dont il faut respecter la susceptibilité et la dignité ; les ennuis avec la police dans les grèves ou avec les gens aisés; les intempéries et, enfin, la censure de Striker qui détruit certains négatifs ou les enterre dans des dossiers; mais tout se passe bien finalement.
Précédemment, je parlais d’aura à propos de tout ce qui touche cette campagne de la FSA: tout le suggère. La manière dont est né ce chemin de l’administration destiné à réveiller les consciences patriotiques d’une Amérique assez égoïste à l’époque et qui, par le biais de la photographie, s’avance plus à fond dans « sa » démocratie.
La personnalité de Striker, peu aidé sur le plan matériel, mais non moins motivé pour autant. Le choix remarquable des photographes tous pris par la frénésie d’avoir « envie de faire » envers et contre tout, et reconnaissant plus tard qu’ils n’ont, en tant que photographe, jamais connu dans leur métier une expérience aussi fabuleuse que celle de la FSA. – Enfin, cette compréhension, faisant oublier aux Américains le côté gênant de ces images pour ne conserver que l’aspect positif de leur authenticité : ce sont elles qui ont fait mûrir ce pays, de l’aveu même de certains humanistes. Le pays tout entier est aujourd’hui fier de ce patrimoine artisti¬que et reconnaissant à la photographie du rôle important qu’elle a joué pour le sauver. C’est pourquoi elle est maintenant à part entière l’art de ce pays.

Jean DIEUZAIDE

Affiche 55 FSA