Gladys

Lieux de mémoire
1 au 30 novembre 1980

Avec trente printemps, dont sept consacrés de plus en plus passionnément à la photographie, Gladys se présente à nous, déterminée. Si elle refuse de se laisser enfermer dans un mouvement, elle aime bien cependant exprimer sa pensée pure, en dehors de toute logique : aussi aime-t-elle rendre hommage à Magritte, mais ne veut pas en rester là : elle a raison; il serait regrettable de s’endormir à cet âge. Se promener le long des cimaises du Château d’Eau est un instant de vérité, me disait dernièrement John Batho; il n’est pas le seul auteur à m’avoir dit combien il était conséquent pour eux de voir les visiteurs pénétrer d’un seul coup d’œil dans leur monde. De cette expérience, je souhaite voir Gladys affirmer son chemin, celui où ses images déjà nous conduisent.
Je garde un souvenir ému de ma maîtresse de l’école maternelle de Grenade, Madame Sébis, pour m’avoir appris à confectionner de petits bateaux en papier, que nous allions faire nager dans la rigole de la fontaine. Semblable petit bateau en papier vogue pour toujours devant une ville fantôme dans le travers d’une vitre embuée : il ne m’en fallait pas davantage devant ce « bateau buée » de Gladys pour que mes souvenirs d’enfant s’embarquent au gré des images du dossier qu’elle me présentait.

Avec son regard indéfinissable, perdu en apparence dans les nuages, sa voix chantante, légère, presque immatérielle, tandis qu’elle commentait ses images, Gladys me semblait sortir d’un rêve.
Qui est-elle ? D’où vient-elle ? Elle confie son identité à un prénom, « Gladys », et à une profession, « photographe ». Vous n’en saurez pas plus.
Coquetterie ? Peut-être, mais pourquoi pas tout simplement sa «nature» ? Personne ne saurait lui reprocher de s’exprimer en rêvant, attitude plus instinctive que consciente à mon sens: ce pourrait être une réponse au problème concret de « vivre ». La présence de la mort, en effet, est suggérée dans les images de Gladys : ces « Lieux de mémoire », c’est ainsi qu’elle les nomme, ces infinis à la fois réels et virtuels qui nous parlent d’un temps arrêté sont ressentis comme un détachement vers une éternité autant que vers un imaginaire à fleur de chair.
Ces ambivalences du regard de Gladys sont de celles que nous abordons bien souvent sur les bancs de la philosophie de la vie, au niveau du rêve, sans jamais pouvoir en résoudre les principes. Chacun a l’expérience du rêve et chacun sait à peu près de quoi on parle quand on parle de rêves, mais que peut-il en dire ? N’est-ce pas une curiosité inutile et peut-être même néfaste que nous devrions laisser aux chercheurs ? Pour l’artiste, heureusement, il y a deux manières de rêver et elles se confondent: rêver proprement dit et s’exprimer en rêvant.
Rêver proprement dit est une expérience universelle, soit, mais c’est une expérience d’une singularité incommunicable, paradoxe dès le départ, l’universalité de l’expérience onirique devrait en effet permettre la communication, or l’adhérence du rêve à la vie particulière de chacun, ajoutée aux éléments imprévisibles mis en jeu, interdisent l’élaboration d’un code. Freud lui-même n’y est pas parvenu : « Éveillés, les hommes n’ont ensemble qu’un monde, dit Héraclite, mais dans le sommeil chacun se détourne involontairement vers la singularité ».
Rêver en s’exprimant. Il est de l’essence même de l’homme de chercher à fixer son rêve; l’expression artistique y contribue essentiellement: poésie, peinture, musique etc.; ce ne sont pas là des langages d’une obscurité rebelle. Gladys a choisi la photographie, « elle conduit mieux le regard vers l’imaginaire », dit-elle, et elle en confie l’interprétation à ses lecteurs; ils peuvent associer librement les idées suggérées par le «récit» de l’image et exercer instinctivement une sélection dans le riche matériel qui leur est proposé; dans leurs discours subconscients, ils vont se servir de ce matériel, le raccorder à des rapports existant par leurs souvenirs et vont faire émerger de leur ombre intérieure un vaste réseau de relations qui leur ont été confiées par leur histoire propre, et leur culture: aussi bien pour l’auteur que pour ses lecteurs, « l’illusion devient vérité »: c’est ce qui fait se poser la question à Bergson : « La vérité n’est-elle pas un ensemble de rêves bien liés ? ». Liés à notre vie.
Pour l’homme, le rêve est vital : le chat qui ne s’est pas laissé domestiquer par l’homme meurt en laboratoire quand on lui interdit de rêver, et l’homme en perd la raison.
Gladys, gardez-nous longtemps encore le «bateau buée », que vous appelez maintenant le « petit navire », et ne vous en évadez pas. Vos images ont une individualité propre et un mystère particulier dont le charme nous conduit vers ces voyages en retour que vous faites avec nous. Nous ne nous en détacherons que pour aller saluer notre guide et l’en remercier.

Jean DIEUZAIDE