John Batho

La photographie en couleur
1 au 30 novembre 1980

La réalité nous paraît en couleur mais, il est un fait, l’histoire de la photographie créatrice occupe en ce domaine une place relativement restreinte. Si la couleur sur le plan didactique nous transmet en photographie de précieux messages, il est incontestable que le noir et blanc a beaucoup plus de réalité, de présence et de poids à qualité technique et artistique égale. Jean-Claude Lemagny, Conservateur à la Bibliothèque Nationale, a écrit à ce sujet un remarquable article dans « Connaissance des Arts » de mars 1980 :
«En général, devant l’image noir et blanc, notre conscience vise directement une réalité; devant l’image en couleur, elle vise… une image… une « belle image ». La photographie couleur, bien qu’objectivement plus réaliste, médiatise la réalité; la couleur flatte, séduit facilement un plus grand public, mais trop souvent au prix d’un malentendu.
«…On peut tenter quelques explications: le noir et blanc construit rigoureusement l’espace, en reflétant le jeu des ombres et des lumières qui nous font apprécier volumes et distances; mais dans une image monoculaire, le bleu qui recule n’est pas toujours derrière, et le rouge qui avance n’est pas toujours devant; les couleurs y défoncent l’espace en tous sens. Notre regard plonge alors dans une anarchie visuelle où l’exactitude des formes est partout en conflit avec le désordre des tons, car non seulement ceux-ci ne correspondent pas aux places respectives des plans qu’ils colorent, mais leurs valeurs (c’est-à-dire le gris plus ou moins sombre qu’ils donneraient s’ils étaient photographiés en noir et blanc) sont rarement en harmonie. Une belle peinture, photographiée en noir et blanc, reste toujours équilibrée et la première qualité d’un peintre est de voir, à travers les couleurs, la nuance du gris à laquelle chacune correspond.
«Pour des rencontres aussi heureuses, il faudrait, en photographie, un hasard extraordinaire ou un œil vraiment exceptionnel ». En fait la photographie en couleur reste à inventer.
«Dans les procédés aujourd’hui utilisés, poursuit Jean-Claude Lemagny, la pellicule enregistre les proportions respectives des longueurs d’onde lumineuse des trois couleurs dont la superposition suffit à reconstituer toutes les autres, selon les lois de Newton.

«Le reste est question de teintures savamment dosées, intégrées à l’avance, ou introduites au moment du développement afin de restituer au mieux possible les nuances de la réalité… ou le goût dominant du public »; j’ajoute entre parenthèse: « La technique est certes capable d’obtenir des résultats d’une impressionnante fidélité, mais la fidélité, se retourne contre la vérité quand le bleu intense et profond d’un ciel d’été se trouve aplati sur papier glacé. D’autre part, les couleurs chatouillent agréablement notre rétine, et comme le «joli» est l’ennemi du beau, la photographie en couleur, même si elle peut devenir un art, est toujours menacée de rester un art d’agrément : elle est facile.
Le véritable artiste sait, par contre, qu’il n’y a pas de maîtrise esthétique sans le refus du facile et sans une certaine austérité. John Batho est à mon sens ce véritable artiste, parti à la conquête du domaine photographique de la couleur afin de lui donner ses lettres de noblesse. Pour lui, « le problème est de trouver un corps pour la couleur, lui donner une présence tactile qui la fera échapper à tous les soupçons ordinaires de bâtardise. II prend ses images en diapositives mais, pour lui, l’œuvre n’est accomplie que sous la forme d’un tirage selon le procédé Fresson. Mais alors, s’il y a reproduction, n’est-ce pas enlever à l’œuvre son authenticité première ? Bien au contraire, puisque la couleur en photographie est artificiellement apportée et non naturellement imprégnée (comme l’est le noir et blanc), il devient légitime pour l’artiste d’appliquer sa décision créatrice à une étape choisie par lui de la chaîne des procédés de reproduction. Teinture pour teinture, autant élire celle de pigments minéraux résistants à la lumière plutôt que celles de pigments organiques condamnés à l’effacement rapide (problème qui m’est cher : ma campagne depuis Arles en 1977 contre le papier R.C.).

On doit féliciter John Batho d’avoir arrêté son choix sur cette vibration serrée, cette chaleur concentrée, ce velours dense et riche de ces surfaces nettes, mates et douces du procédé Fresson. Les plages colorées de John Batho portées ainsi à leur maximum de richesse compensent largement le manque de précision, par rapport à la réalité, que pourraient reprocher certains esprits chagrins.
Au-delà des belles surfaces, l’organisation des formes émeut; elle résulte d’une émotion première, celle de l’artiste. Si elle confine souvent à l’abstraction, c’est qu’elle est issue d’un regard fasciné sur le détail des choses, regard de l’enfant émerveillé devant les bougies de Noël, les mouvements échevelés des manèges de fête foraine, les drapeaux qui claquent dans le vent. John passe des contrastes violents aux subtilités de ton sur ton, de gris sur gris, pour éviter sans doute de s’endormir dans le « confort des belles couleurs » et briser ainsi les répétitions.
Je m’excuse de ne pouvoir m’attarder davantage sur l’œuvre de John Batho, mais ses images très fortes y suffisent. De plus, les précisions apportées par Jean-Claude Lemagny sur la couleur sont trop importantes pour ne pas les porter à la réflexion des visiteurs du Château d’Eau. Et nous serons sans doute encore de son avis quand il conclut « Pour mieux comprendre John Batho, il faudrait retrouver un vieux sens du mot art. Sens qui est au confluent de la perfection technique et de l’inspiration magique : ce qui fut jadis, l’art du vitrail ».

Jean DIEUZAIDE