Claude Batho

Le moment des choses
1 au 1er octobre 1980

Oui, il existe un moment où les êtres et les choses vous invitent à les photographier. Bien sûr, on peut photographier en tout temps, en tous lieux et à toute heure, mais on ne peut le faire pleinement si le sujet photographié n’est pas en parfait accord, en pleine résonance avec vous-même soit par sympathie, par amitié, soit par le regard, soit par la lumière qui se pose sur lui. C’est cette «rencontre », ce «dialogue» qui permet de photographier opportunément et sans heurt.
Claude Batho ressent profondément ces rencontres et s’offre au dialogue sans hésitation : le fond est là, renforcé par la forme, minutieusement aidée par sa subtile manière de profiter des ressources de la lumière; elle sait pertinemment utiliser le « noir et blanc », celui que j’évoque dans la monographie consacrée à son mari John, exposé en même temps.
Ce doublé, Claude et John Batho, est un événement. On connaît bien John pour ses travaux sur la couleur, et Claude aussi, son épouse, pour ses images en noir et blanc, mais on n’avait encore jamais vu leurs œuvres exposées conjointement. Quoique vivant un foyer heureux et travaillant tous deux aux Archives Nationales, ils s’y refusaient depuis vingt ans. Pour la première fois en France, grâce à la réputation du Château d’Eau et à l’amitié, c’est chose faite.
Claude Batho assume donc son métier de photographe et ne renonce pas pour autant à toutes les autres occupations d’une femme : épouse, maman, maîtresse de maison accomplie, elle fait le ménage, les courses, la cuisine, surveille les devoirs de ses filles, décore simplement le petit appartement derrière la place des Vosges et bavarde avec son mari: elle découvre dans ces menus faits dérisoires du quotidien une poésie curieusement ressentie à contre-courant, par certains…
Claude dit avec ses images bouleversantes de simplicité et d’émotion toute la richesse qu’elle rencontre dans ce « moment des choses» de tous les jours. « Le moment des chose» est le titre de son dernier album. Sans faiblesse ni complaisance, elle y raconte aux femmes, dans un style irréprochable, l’histoire de son intérieur, l’inquiétante beauté de cet univers clos, rempli du temps qui passe et où s’écoule notre vie après le travail.

La corde à sauter des enfants est accrochée au mur entre deux balais… une ombre derrière un rideau… l’éponge oubliée sur le rebord de la baignoire… la petite fille au regard à la fois doux et inquiet, émouvante dans son tablier neuf, c’est le premier jour de la rentrée à l’école… L’appartement tout entier est fait de chair, d’amour, de travail et de silence; on sent l’odeur de la cire et « on entend le bruit du parquet qui craque sous les pas » ; le portrait du père dans un cadre accroché au mur disparaît sous le reflet de la fenêtre…
II y a à la fois dans ses images, comme dit Paul Jay, « un regard d’archéologue », et aussi un regard de la mémoire vers les souvenances, les impressions, les sensations de quelque chose qui a pu exister: c’est presque comme une certitude et mieux qu’un souvenir.
Seul un tempérament de femme, me semble-t-il, peut exprimer à la fois cette force et cette sensibilité nous donnant le sentiment d’un monde accessible, même s’il est issu de notre subconscient. Son enfance sans doute, mais aussi la nôtre : pourquoi pas « un vieux souvenir qui n’en finit pas de s’effriter » alors qu’on le sent présent et réel ?
Je me crois d’autant plus près des images de Claude que j’écris ce texte dans le cadre aujourd’hui désolé, par abandon coupable, des vacances de mon enfance et de mon adolescence : une maison de terre battue, berceau de ma famille paternelle où je reviens quotidiennement par la pensée depuis trente ans : je retrouve sur les murs les mêmes rencontres que celles de Claude avec l’image de mon grand-père dévorée par les moisissures, le portrait de mon père, voilé par un reflet, devant moi le grand cyprès. Je me suis assis à cet endroit précis pour mieux recevoir la joie profonde qui m’est offerte ce « maintenant».
D’ici, dans ce lieu qui m’est très cher, je sens que tout va revivre, comme va revivre à nouveau la balançoire de Claude qui n’attend que l’enfant, celui qui se cache sous un rideau quelques feuillets plus loin, sans doute pour s’amuser, mais peut-être aussi par peur de ce reflet lui dérobant l’image du père ; ne suffit-il pas de se déplacer tant soit peu pour le revoir, ce père, dans son cadre ?

Certes, ce n’est pas encore toute la vie, c’est «le moment des choses» qui ont le désir de revenir très vite à la vie et Claude Batho, en se retournant vers les autres et le temps, le temps des autres, s’est perdue à son tour au beau milieu de son temps… non seulement pour elle, mais aussi pour nous.
Si c’est un peu un journal intime que l’on a l’impression de feuilleter en regardant ses images, c’est aussi une sorte d’univers poétique qu’elle veut nous faire découvrir, souhaitant nous réconcilier avec les valeurs fortes, celles que l’on appelle « les vraies» non sans raison, et toutes nimbées de lumière, comme ses images : c’est cela, vouloir et pouvoir revivre, et vivre !

Jean DIEUZAIDE