Hans Hartung

1 au 31 juillet 1980

Pourquoi Hartung au Château d’Eau ? La photographie est une passion pour lui, en même temps qu’une « seconde mémoire ».
C’est cette passion qui nous intéresse. Initié par son père, le jeune Hans photographie dès l’âge de 12 ans et n’a cessé depuis. Son premier appareil est bien à lui : il l’a fait de ses mains, avec des boîtes de cigares « … et il ne marchait pas si mal » précise-t-il. Aujourd’hui, le Minox et le Leica restent à portée de sa main.
La peinture vient après, vers 18 ans: il la doit à lui seul. Le studieux lycéen a été choisi par le Dieu des artistes et l’histoire contemporaine de l’art nous confirme le bon choix.
Vers les années cinquante, j’ai rencontré l’œuvre de Hans Hartung. Mon œil a été séduit par le geste pictural et graphique, au point de photographier, en hommage, les « Hartung » que je rencontrais dans la nature; il y en a, et même beaucoup. Hartung lui-même s’y laisse prendre. « En avion, par le hublot, il voit moutonner des nuages, « tiens, un Hartung », se dit-il, et il en fait une photographie. Dans sa chambre, il aperçoit les reflets des phares d’une automobile se projetant sur le plafond, clic, un autre « Hartung » (1).
Ce fut un grand moment de rencontrer l’homme, j’avais hâte de le connaître. Près de lui, des centaines d’images en bonne place, dans l’univers de calme et de méditation qu’il a conçu pour protéger tout ce qu’il aime.

La photographie pure et bien faite constitue trop souvent le seul critère du professionnel : ce critère n’est pas celui d’Hartung, peu importe, tout ce qu’il fait est bien. En considérant l’ensemble de ses images on est surtout frappé par sa vision : vision analytique, directe, rapide; elle capte très vite le sujet qui l’a séduit, par crainte sans doute de le voir s’échapper… comme un rayon lumineux… (Image de couverture).
Cette vision nous restitue la beauté des « formes », leur ressemblance à …: elles sont autant de références à la mémoire du peintre ou à son imaginaire et le peintre se sent obligé de prendre cette photographie car il y trouve aussi son agrément.
Cette photographie, c’est certain, n’est pas semblable à celle de la plus grande part des professionnels; elle en est presque le contraire par l’approche: alors que le photographe souhaite faire de l’art avec ses images, Hartung projette sur la nature ce qu’il sait de l’art, sujet de méditation à proposer à certains chevaliers de la plaque sensible.
Pour admettre ses images, il faut d’abord admettre le phénomène Hartung, ouvreur de voies à un moment précis de l’histoire de l’art du )(Xe siècle.
Les photographies que nous vous proposons nous ramènent simplement à l’œuvre peinte de l’artiste: c’est le même œil qui « cadre » les joncs d’un canal de Camargue et aussi le dessin ou la toile. « C’est le mouvement de la main, suivant quelque élan de l’esprit ou quelque mouvement d’humeur, qui trouve dans la confidence des joncs l’occasion pour le peintre de s’imaginer ou de se reconnaître : c’est une attitude concrète ou très peu abstraite ».
Abstrait, Hartung ? pas au travers de la photographie. Photographie abstraite ? Cela n’existe pas. Toiles abstraites ? Jusqu’à quel point ? En effet, la vérité d’une existence entière est nécessairement incluse dans l’œuvre d’Hartung, comme dans l’œuvre de tout créateur. Pour Hartung, cette existence n’a pas été tout au long particulièrement sereine: elle lui a réservé une vie privée dramatique; son courage réfléchi et sa spiritualité ont su en faire malgré tout une vie privée accomplie. Dans ce cas, il est rare que la révolte accumulée ne reporte pas son énergie sur l’art d’un artiste. Chez Hartung, ces grands gestes, sûrs et rapides, qui couvrent de larges tâches vibrantes toute la surface de la toile, sont souvent le témoignage de souffrances rentrées. Un témoignage ne peut être abstrait, ainsi l’art d’Hartung n’est peut-être pas tellement aussi non figuratif que ce que nous le pensons. Pierre Descargues, en conclusion de son livre, pose la question : «Abstrait, Hartung ? si vous voulez » (2).

Avec la photographie, la question ne se pose pas, la nature est pleine d’Hartung, ne l’oublions pas. Partant du même œil, des mêmes préoccupations, du même sang, Hartung ne paraît pas confier à la photographie ce qu’il a confié à la peinture. Nous retrouvons le même artiste, mais l’approche est plus naïve. Enfant, c’est le coq du clocher d’une église se trouvant à 3 km qu’il photographie avec un télescope de sa fabrication pour observer la lune et les étoiles… et les photographier. Il nous confie : « ces images devenaient, pour moi, magiques, comme si j’attrapais et possédais un instant du monde ; la fixation de ce moment pour toujours, d’ailleurs je dois dire que c’est cela, pour moi, le sens profond de la spécificité de la photographie ». Bien sûr, et qu’un artiste aussi authentique le dise me paraît important; c’est pourquoi nous avons exposé Hans Hartung.

Jean Dieuzaide

(1) « L’œil s, septembre 74.
(2) « Hartung de Pierre Descargues, au Cercle d’Art.

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