Jean-François Bauret

1 au 30 mars 1980

Un visage ouvert, aimable, un grand bonhomme sympathique, discret, vivant au sein d’une famille heureuse, c’est Jean-François Bauret.
II est photographe et tient à l’affirmer : sur toute la longueur du fronton de sa boutique, rue des Batignolles, est gravé en capitales le mot « PHOTOGRAPHIE ». Certains se prenant pour artistes font peindre « photographe d’art », qualification dénuée de sens et de décence.
Je l’ai rencontré, il y a plus de vingt ans, au cours de nos réunions professionnelles de haut niveau, à l’Abbaye de Royaumont. Avec une voix calme et pondérée, il faisait part de son expérience et prenait judicieusement ses responsabilités afin de défendre notre profession, chose que très peu de collègues ont le courage et l’opportunité de faire. C’est sans doute pour cette raison que les hommes « vrais » en photographie ne sont pas légion…
Jean-François Bauret aime scrupuleusement son métier. II a choisi pour son travail et pour son plaisir de photographier ses semblables avec la plus grande simplicité : ce n’est pas aussi facile qu’on le croit…

C’est la raison pour laquelle nous l’avons rencontré aussi vous et moi, et en même temps, soit sur les pages de mode ou de publicité des magazines à grand tirage, soit sur les murs de nos villes où ses affiches publicitaires, très remarquées, ont défrayé la chronique dans les années 68 : « Sélimaille », « Materna », « Warner », les chemises « Lui », etc… Donc entre deux campagnes de mode ou de publicité à l’étranger, Jean-François Bauret, à l’encontre de trop nombreux confrères, ressent la nécessité de faire œuvre personnelle et nous avons choisi de vous la montrer; il y a autant de style en photographie que de photographes… le Château d’Eau poursuit sa route.
Ses images en effet peuvent choquer au premier abord si l’on ne prend pas soin de les regarder les yeux bien ouverts. Beaucoup de « regardeurs » en effet détournent les yeux autant par timidité que par angoisse ou par hypocrisie tout simplement, devant le portrait nu d’humains jeunes ou moins jeunes. Certains critiques s’y trompent et font, je pense, un contresens regrettable en considérant Jean-François Bauret comme photographe érotique.

Etre photographe, c’est essentiellement regarder face à soi. Jean-François Bauret en éprouve plus que d’autres le besoin, peut-être en réaction à la photographie de mode ou de publicité qui le fait vivre : « l’habit n’a jamais fait le moine » ; alors, dans ce dernier quart de siècle, qui est derrière l’habit ? « Mes photographies dérangent, nous dit-il, parce que nous ne sommes pas encore sortis de cette conception stupide qui fait que toute image nue d’un corps, et particulièrement celui d’une femme, devient, parce qu’il est « nu », l’objet de désir sexuel. Quand je photographie, par exemple, une femme enceinte nue, je tiens à préciser que je ne fais pas ce/a pour choquer, mais plutôt pour réagir contre un tabou, celui qui existe à propos de femmes enceintes. Depuis l’époque de Cranach l’Ancien (1472/1553), qui est le seul à avoir peint des femmes enceintes, ce tabou a une influence énorme. Par exemple dans la mode : les robes de’ grossesse sont faites pour dissimuler cet état et enlever aux femmes leur « complexe » d’être enceinte, alors qu’elles vivent un moment difficile, c’est certain, mais fantastique. Je pense qu’il faut démystifier tout cela » (Zoom, décembre 71). En voulant pénétrer dans les profondeurs de l’être humain avec son œil, Jean-François Bauret fait œuvre de moraliste : je ne suis pas le seul à le penser, mais n’est pas encore venu le moment de le dire. Portrait et nudité « nue » passent pour incompatibles… même aujourd’hui.
Cette notion disparaît avec le temps, comme semble disparaître enfin, chez les photographes et les photographiés, la soi-disant indispensable retouche d’un portrait «pour réparer de /a nature ou des ans l’irréparable outrage ». Certains photographes s’imposent en effet, par désir de plaire à leurs clients, « d’améliorer leur minois » ; ils effacent au grattoir et redessinent au crayon les traits que joies et peines ont gravés avec patience sur notre visage pour faire notre portrait sans fard, celui qui dit bien qui nous sommes : la photographie dérange parce qu’elle est seule à le révéler !

Notre maître à tous, le grand Edward Weston (1886/1958), primitivement portraitiste, n’a pas supporté d’être l’artisan de ces dissimulations : « la photographie ne ment pas » disait-il. A 36 ans, il ferme son studio de Tropico où il faisait fortune et quitte la Californie pour ne plus être confronté à ce qui était pour lui un grave problème de conscience. Jean-François Bauret ne veut oublier en aucun moment sa responsabilité de photographe. Ses images s’inscrivent, cent ans plus tard, dans la tradition artistique du portrait selon Carjat, Nadar, Petit et, plus près de nous, Weston. Bauret, voulant par exigence personnelle respecter la personnalité de chacun, va plus loin et c’est en cela que ses photographies sont difficilement acceptées.
J’avoue ne pas comprendre où est de nos jours le problème avec ce que l’on voit sur nos plages, De plus, les personnages photographiés semblent être à l’aise; ils posent toujours de face et assument ce corps que l’on ne saurait voir… ; la beauté de la rigueur de l’image, enfin, donne l’authenticité recherchée par l’auteur.
Je compare cette recherche de simplicité, qui donne son unité de style à l’œuvre de Bauret, à la démarche de Toulouse-Lautrec dans ses dessins de nus: le trait sur papier brut de paille est tout juste, par endroit, souligné de gouache blanche, comme le fait la lumière dans les images de Bauret. Cette neutralité des effets permet de mieux comprendre la personnalité du sujet et de son auteur.
En marge des sentiers battus et libres de toute contrainte esthétique et commerciale, ces images restent une étonnante recherche très personnelle et non sans conséquence pour le devenir photographique.

Jean DIEUZAIDE

Affiche 47 JF Bauret