Charles Camberoque

1 au 29 février 1980
« LA FÊTE EN LANGUEDOC », UN RÉCIT DE CHARLES CAMBEROQUE

C’est un jeune photographe, originaire de l’Aude, une région qu’il connaît bien. II se passionne pour « son » sujet. Avec lui, le Château d’Eau poursuit et précise sa route : montrer la force de l’écriture par l’image ; c’est le phénomène le plus remarquable de notre temps mais, ceux-là même dont c’est le métier hésitent encore à le reconnaître.
Ces images étonnantes, découvertes je dirais presque par hasard, parce que mal traitées entre les pages du livre édité récemment, nous ont incité à les montrer et à leur donner ainsi leur force véritable.
Il s’est accompli fort heureusement, et dans l’intérêt de tous, un progrès considérable ces cinq dernières années en faveur de la photographie, mais on déplore trop souvent encore cette méfiance maladive, pour ne pas dire pusillanime, à l’égard de ce langage répondant aux besoins de notre temps.
On ne peut plus hésiter à reconnaître que le langage photographique met en péril le langage scolaire; c’est prouvé : « A quoi bon écrire, disait déjà Paul Valéry, ce qui peut de soi-même s’inscrire ». Ce langage réussit là où l’Université échoue : « Il n’a pas besoin d’un Descartes, d’un Freud ou d’un Marx ou de toute autre tête d’idéologue ou d’intellectuel pour tenter d’expliquer ce qu’un brin de paille est capable d’enseigner à un berger ».

Le langage photographique est direct; il transcrit depuis le premier jour avec évidence et sans fard la réalité quotidienne, il la dénonce si besoin est : pour cette raison il inquiète tous ceux qui hésitent à se reconnaître dans le « miroir », tous ceux qui ne savent pas voir et ne veulent pas le reconnaître, tous ceux qui ne veulent pas voir par manque d’humilité ; or, voir, au sens propre et figuré, est le meilleur enseignement : avec le temps on en conviendra définitivement tôt ou tard.
Charles Camberoque les y invite et nous y invite en rassemblant pour nous ce thème mal connu, curieux et révélateur: « La fête en Languedoc » ; il l’a amplement et minutieusement décrit; ce rapport photographique fournit aux historiens d’aujourd’hui un abondant matériel. C’est un travail d’ethnologue. Croisant son regard avec celui de Daniel Fabre qui a écrit le texte de son livre, Charles Camberoque nous fait découvrir ces fêtes traditionnelles de « Carnaval », dénaturées sans doute par la force des choses, mais qui vivent encore. Tenues pour le legs d’une culture de chez nous, elles restent le lieu le plus propice, même dans le moindre village, à exprimer des exigences bien au-delà du folklore, lui-même issu d’événements passés, politiques, militaires ou religieux.
« Ces liturgies populaires, admirablement prises sur le vif par Camberoque, n’en finissent pas de nous enchanter et de nous troubler » écrit Pierre Cabanne dans « Le Matin de Paris ».
Personne en photographie n’avait encore regardé avec autant d’acuité cette aimable folie des jours de liesse de notre Midi remuant : Camberoque le fait avec un œil tendre, bien sûr, et amusé évidemment, mais il n’en est pas moins pour autant critique et lucide ; devant les gestes qui se libèrent tout au long de la fête jusqu’à ses derniers feux, il attire notre attention : c’est la Fête avant la Fête et après la Fête. Du fond de l’être remontent les traditions et aux jeux de l’arène se substituent aujourd’hui aussi bien notre sport national, le rugby, que les joutes politiques où se retrouvent pêle-mêle notre bonhomie, nos utopies, notre faconde méridionale et nos mélancolies.

Camberoque s’attache aussi au regard de ceux qui ne jouent aucun rôle actif dans le cérémonial ; ils rient mais ils s’effrayent. Les gens d’Oc ont apparemment la joie du soleil tannée sur leur visage, mais sont tristes au fond d’eux-mêmes; sous le masque, le « vague à l’âme » du clown s’empare du moindre visage que fréquente Carnaval. La célébration ne trompe personne et surtout pas Camberoque ; les personnages, déguisés sous des atours autoportraits pour paraître différents, ne s’y trompent pas eux-mêmes. Si l’on feint de s’y tromper, c’est bien ainsi : c’est tout de même la fête, la fête fondamentale avec tout son cortège de réalités, de défoulements, et de contradictions.

« J’ai essayé de traduire ces situations, mais aussi et surtout ces ambiances, ces moments psychologiques au milieu desquels des gens masqués deviennent les acteurs de leurs propres fantasmes. Ainsi ai-je photographié, nous dit Camberoque, des hommes qui se trouvent parfois dans des situations à mi-chemin entre leur personnage du quotidien et celui qu’ils aiment incarner pour les cérémonies. Cette Fête qui se sait libératrice nous fait comprendre l’étrange et mystérieuse ressemblance entre les masques et les visages qu’ils cachent aussi bien que ceux des spectateurs passifs participant seulement du regard : cette fête est un tout ».
En faisant œuvre d’ethnologue, Charles Camberoque a ouvert un chemin vers de nouvelles réflexions, d’autres ou lui-même iront sans doute plus loin dans cette recherche; pour l’instant, seule est à ajouter à ses images l’unité de lieu, et encore !

Jean DIEUZAIDE