Jean Rauzy

1 au 31 décembre 1979

Ses cadrages rigoureux conduisent notre regard à cet essentiel que seuls les aveugles qualifieraient d’abstrait et que j’appelle «le grain de chair», même lorsqu’il s’agit de psychologie : de lui vient cette force qui nous remue et nous oblige à réflexion sur les images de Jean Rauzy. L’intègre comportement de l’auteur, sa volonté de ne pas tricher, ni avec l’enfant ni avec lui-même, y contribuent aussi fortement. « La photographie se fait à deux, dit-il, et pas en se cachant. Je souhaiterais même maintenant photographier avec un appareil de plus grand format qu’un 6 x 6. D’autre part, je prends mes images côté jardin et non côté secret, on confondrait avec jardin secret, et ce n’est pas ».
Cependant, pénétrer seulement «côté cour» dans l’étonnante collection de Jean Rauzy, riche de plus de 5.000 clichés d’enfants, est déjà une affaire de persévérance. A la limite, on n’ose pas déranger cet homme aux phrases courtes, calmes et précises, ce regard persistant, protégeant un univers qui semble avoir appris des enfants ses limites.
A ma retenue s’est opposé avec fermeté le désir de montrer ces images «fortes d’être habitées par leur auteur» (Jean-Claude Lemagny). Elles ne laissent personne indifférent et, en fait, concernent tout le monde des adultes. L’enfant vu par Jean Rauzy ne peut pas être celui du « ne bouge plus et sourit », celui-là n’existe que dans la tête des chers parents. « Ils sont tout simplement ce que nous avons été, ils ne seront pas ce que nous sommes, affirme Jean Rauzy; à moins de piétiner maladroitement les règles de leurs jeux, ils sont très rarement ce que nous souhaitons qu’ils soient !».
D’ailleurs ce sont les adultes qui appellent cela des «jeux» ; pour l’enfant qui doit se frotter à la vie ces jeux sont tout simplement sa prise de conscience avec le monde. Regardez-le «jouer», il trouve toujours une solution d’utiliser l’objet dont il dispose sans tenir compte de sa finalité et «joue» mieux avec lui qu’il ne le ferait avec un vrai jouet. L’adulte se déplace en fonction de ses occupations; mais l’enfant n’a souvent aucune raison logique d’aller où il va : se mettre dans une boîte en carton, se cacher sous la table un couteau à la main ou se rouler dans un tapis est aussi important que de boire un bol de lait ou de manger sa soupe.
« La spontanéité de l’enfant, c’est celle-là; elle va même jusqu’à une «connotation tragique » tellement exacerbée qu’elle est de l’ordre du pléonasme : un tragédien sur la scène appuie sur le tragique, c’est son rôle ; un enfant pratique l’angoisse et joue la mort avec sérieux : il n’en a pas peur. Il est remarquable de voir combien les enfants ont meilleure conscience que nous des choses archaïques, ils y entrent d’emblée, font du théâtre, s’expriment comme des acteurs et mieux que des adultes» (Jean Rauzy).
L’enseignement que nous devons retirer de « l’observation en images » de Jean Rauzy est celui qu’il n’est pas sérieux de ne pas regarder en face, nous, adultes. L’enfant a toujours la solution de se replier dans le refus lorsqu’il n’est pas à l’aise : rien, même les taloches, ne changera son comportement intérieur; tout le monde a fait l’expérience du refus apparemment anodin du « Dis bonjour à la dame » sans chercher, ou rarement, a en connaître les vraies raisons. C’est pourquoi l’auteur ne croit pas à la spontanéité de l’enfant devant l’appareil photographique. « L’important est de déclencher au moment le plus intense, celui où la situation cesse d’être interprétée, mais où elle est vécue et intériorisée» (Jean Rauzy).
Ce sont les instantanés de Jean Rauzy ; ils sont autant de jalons et de miroirs sur le chemin de la vie qui mène inexorablement l’enfant vers sa personnalité d’adulte, et la mort…
Sur ce chemin, les questions se posent : « Qui es-tu ma vie, je te cherche partout dans mes livres pour essayer de me comprendre ? ». Dominique Vieu répond: « Au moment d’affronter cette forte parole, parfois rebelle, de notre moi, de notre corps, monte des profondeurs de l’inconscient notre histoire personnelle tenue au secret ». C’est en cela que l’enfant est nécessairement un de nous: oui, il est un de Toi. Le titre que Jean Rauzy a choisi pour son exposition est évident.
Une fois de plus, la photographie est là pour ouvrir nos yeux, ce n’est pas son moindre mérite.

Jean DIEUZAIDE

Monographie de l'exposition Jean Rauzy