Robert Doisneau

QUELQUES SECONDES D’ETERNITE
1 au 30 novembre 1979

On a beaucoup écrit sur Robert Doisneau ; c’est probablement celui des photographes français sur lequel on a le plus écrit. J’ose à peine le faire à mon tour, de peur de déranger la parfaite tranquillité intérieure d’un ami, tranquillité qui a droit à tous nos égards, ami qui, au-delà même de l’amitié, a droit à un profond respect, tant est vrai tout ce qui émane de lui. Près de lui (il n’aime pas par pudeur qu’on le lui manifeste), tout paraît différent, on se sent devenir meilleur. Un jour, le plus tard possible, s’il entre dans un « cabanon capitonné », selon son expression, je suis sûr que son âme sera transportée par une nuée d’angelots musiciens, souriants bien sûr, et dont les notes seront autant de 1 /125eS de seconde d’éternité, empruntées aux images qu’il a volées dans la rue, à son « pain quotidien ». Ce n’est surtout ni Blaise Cendrars et encore moins Prévert, ses amis, qui me démentiraient.
Comme eux d’ailleurs, il nous enchante, aussi bien par ses écrits que par chacune de ses images ; toutes sont faites dans un humour fraternel profond, si profond et si vrai qu’il devient, paradoxalement, doublement humour. « Ce diable d’homme, comme l’appelait Blaise Cendrars, semble apprivoiser le miracle et le fait surgir là où on l’attend le moins » : dans le petit troquet près de la Cité des Arts ou autrefois celui des Halles, la loge de la concierge, la chambre du routier, à l’étal du boucher, autour du promeneur solitaire des rues mal pavées, du peintre du dimanche, des visiteurs du jardin d’acclimatation ou des statues des squares, etc… en un mot, de l’homme.
Avec le plus humain des sourires, Doisneau attire doucement notre attention sur les situations les plus touchantes de la vie, parfois des sujets graves, très graves. Ces moments, il ne les provoque pas ; ces situations, il sait qu’elles existent pour les avoir vécues avec toute sa généreuse tendresse, sa sensibilité et sa souffrance ; il les attend sans les attendre ; il y pénètre avec pudeur et nous les montre. II veut nous montrer le monde tel qu’il aimerait qu’il soit en permanence et tel qu’il le voit en réalité tous les jours. « Et, pour moi, nous dit-il, ce monde-là existe… puisque j’en apporte la preuve photographique. Je ne veux pas jouer au photographe misérabiliste, à celui qui va confortablement photographier les pauvres. Je ne fais pas non plus de la photographie pour dire aux gens: regardez comme vous êtes moches, regardez comme votre vie est laide. J’essaie, au contraire, de leur glisser en douce : regardez ce que j’ai vu. Vous êtes passés à côté aujourd’hui, mais cherchez vous-même et demain vous trouverez autour de vous matière à rire et à vous attendrir ».
Doisneau veut à la fois nous faire sourire mais aussi, bien qu’il s’en défende, faire pénétrer en nous ces évidences tous les jours renouvelés sous nos yeux ; il regrette que nous refusions de les voir. L’éternité de principe de la photographie les proposera, j’en suis sûr, avec plus d’émotion encore aux générations à venir, car la délicatesse de Doisneau n’a d’égale, en effet, que son sens infini de l’humain, jusqu’à ne pas vouloir nous gêner. « C’est pourquoi, quand le dormeur éveillé mais encore à demi plongé dans ses mille et une nuits rencontre Robert Doisneau qui lui sourit dans la pauvre lumière de la périphérie, il sourit aussi, ou simplement le regarde avec une indifférence amusée et se laisse tirer le portrait, sans méfiance, car quelque chose lui dit qu’il est en pays de connaissance et qu’il a affaire à un compagnon du voyage, un compatriote de la vie. Alors, du plus défait, du plus dévasté des visages, surgit une lueur presque heureuse, un flash, et la photographie est d’une simplicité bouleversante, tout simplement parce que le photographe a été bouleversé » (Jacques Prévert, 1957).
L’amour bouleverse toujours quand il est vrai ; « la photographie est Amour », je l’ai écrit et le pense plus que jamais en regardant les images de Doisneau : elles sont pour moi synonyme d’Amour. Elles bouleversent Jacques Prévert et bien d’autres. Comment pourrait-il en être autrement ? Doisneau n’a que l’Amour pour argent de poche; tout ce qu’il possède, au sens propre et au sens figuré, il le donne. J’en suis témoin.

Jean DIEUZAIDE