Georg Gerster

LA TERRE DE L’HOMME VUE PAR GEORG GERSTER
1 au 31 octobre 1979

« Dessins et motifs décoratifs témoignent de la ruse et de l’endurance des humains dans leur lutte pour assurer le vivre et le couvert. Et d’abord, la vue des champs et des près dans les vallées et sur les hauts plateaux (véritable pavage du sol créé par le travail du paysan) semble nous révéler une recette infaillible pour devenir artiste… sans le vouloir ! Pour le photographe, bien sûr, ce n’est parmi tant d’autres (s’il veut bien se donner la peine de les recevoir) qu’une nouvelle leçon d’humilité 1 En effet, quel mérite y a-t-il à constituer une galerie entière de Poliakoff, de Klee, de Kandinsky ou d’autres peintres modernes, en faisant travailler son appareil photographique pendant même un seul vol ?
« Le mérite serait plutôt du côté des artistes qui ont contribué à ouvrir nos yeux et ceux du photographe sur les beautés jusqu’ici cachées du monde. II a fallu que la peinture s’engage dans la voie de l’abstraction pour que nous devenions sensibles à la beauté de ces tableaux naturels que les oiseaux du monde ont en permanence sous leurs yeux.
« Plus que tout autre, le paysan multiplie les beautés de la terre (révélées par la vue aérienne). II y a dans certaines de ses œuvres une expression plastique et monumentale qui fait pâlir les plus importantes créations de l’architecture mondiale. En effet que vaut la Grande Muraille de Chine si on la compare aux rizières en terrasses de la région de Banaue aux Philippines ?
« Quelquefois architecte, le paysan est surtout dessinateur et peintre (à son insu) : avec la charrue, la moissonneuse-batteuse ou la herse, il donne naissance à des jeux de lignes; avec la répartition des différentes cultures, il crée des compositions de couleurs: la richesse des formes et des colorations de l’agriculture mondiale paraît infinie ».
Les illustrations réunies sous ce chapitre dans l’exposition que nous vous proposons aujourd’hui « Le pain et le sel» (rassemblées par le département culturel de Kodak Pathé) est un tableau presque complet de la vie humaine sur la terre; elles peuvent aussi être considérées comme le départ d’une nouvelle discipline scientifique et didactique: l’étude comparative de tous les champs de tous les peuples. Discipline qui pour l’instant attend encore ses maîtres, car la photographie aérienne commence à peine elle aussi à sortir des limbes. Elle était, tout au moins en France, le privilège de l’armée, et la législation qui l’entoure desserre à peine son étreinte; pour ma part, j’ai pratiqué la vue d’avion, souvent à la sauvette, parce que j’avais conscience de l’extraordinaire chance des oiseaux. Elle m’a été révélée le jour de mon premier baptême de l’air à 14 ans au-dessus de la baie de Cannes et de l’Estérel. Photographe, j’ai préféré l’infraction à l’impossibilité de ne pas montrer par l’image « la calligraphie des routes, la merveilleuse mosaïque des champs de toutes formes et de toutes couleurs », les beautés naturelles de nos côtes, de nos montagnes, des courbes de nos rivières cachées à chacun de nous parce que nous ne sommes pas des oiseaux. Faire découvrir à l’homme, de plus en plus inquiet de nos jours, le miroir qui peut lui faire comprendre « son intime relation avec le monde environnant » valait bien quelques semonces de la police de l’air, de la surveillance du territoire ou même du ministère de l’Intérieur, heureusement plus compréhensif.

Georg Gerster, au péril de sa vie, après pas mal de peurs et d’incidents, est lui aussi passé outre pour montrer « l’extraordinaire source d’étonnement et de colère, de joie et d’irritation, mais qui ne laisse jamais indifférent l’homme volant ».
Après avoir vu ces images, nous sommes reconnaissants à cet archéologue-photographe-oiseau d’avoir survolé les endroits les plus rares de notre vieille planète pour nous les décrire d’une façon bien plus passionnante que nos « profs de géo ». Là n’est pas son seul mérite; au-delà du document, il nous transmet son émotion de découvrir, en les suivant, les mouvements de l’homme dans ces activités primordiales – l’homme constamment inquiet et balloté par le désir d’intervenir dans l’ordre des choses, de soumettre ou de violer la nature ou de s’en abstenir – l’homme dans sa tentative désespérée quelquefois de concilier l’ordre biblique de soumettre la terre, et la nécessité enfin récemment reconnue de maintenir l’équilibre écologique, souvent dépassé par les idées de profit.
Au-delà de l’émotion esthétique, une grave et profonde méditation de plus nous est proposée par Georg Gerster, d’une part, mais surtout par la photographie d’autre part: ce n’est pas la dernière que nous vous proposerons au Château d’Eau.

Jean Dieuzaide