Maurice Roux

MAURICE ROUX, UN TEMOIN DE GASCOGNE

Gascogne ! Le nom sonne fier en nos cœurs de méridionaux; quand on le prononce des images en filigrane s’échappent de la photothèque de nos rêves et se silhouettent dans nos têtes : capes, cadets, épées et mousquetaires.

Ce sont d’autres images de cette race de seigneurs et d’autres seigneurs de cette race, que Maurice Roux nous donne à voir au présent. Avec son enthousiasme, son optimisme sérieusement raisonné par la vie et sa verve de gascon, il conjugue avec passion pour cette terre trop lointaine à son gré, ce vieux pays dont l’âme – et pas n’importe laquelle – s’est forgée au cours de son histoire mouvementée: Romain et Gaulois, Wisigoths et Francs, Ibères et Gascons, Maures et Sarrazins, Anglais et Normands, sans oublier ces compagnons d’armes de Jeanne d’Arc dont Péguy nous parle avec honneur.

Maurice Roux, qu’il me pardonne de le penser, est à sa manière un de ces êtres privilégiés : « Sauver de l’oubli » est son cheval de bataille; la photographie est son épée et l’observation sa force. Son humanisme à fleur de peau est le panache auquel il veut qu’on se rallie par amour. Demain il sera trop tard. « Le monde dans lequel on vit fait tellement pour anéantir nos sensations profondes, que finalement il échoue ». II est peut-être encore temps de détruire « les monstres qu’il engendre et que l’on commence à entrevoir ». Il est peut-être temps encore de mettre un terme à cette suffisance qui a déclaré la guerre à la nature dont nous sommes issus. Ces dénouements pourraient être proches si on voulait simplement se donner la peine de ne pas oublier de voir, de regarder, d’observer, d’oublier même que toute une culture « fiche le camp ».
Maurice Roux se sent impliqué dans ce courant négatif et met toutes ses forces vives à le freiner et lui faire remonter le cours. Paradoxalement ce n’est peut-être pas un passéiste, mais plutôt, comme certains artistes, un homme en avance sur son temps. Avec la patience d’un chercheur, il puise ses informations au creuset de cette encyclopédie vivante que sont les familles paysannes de notre Gascogne natale : là vivent encore ces robustes grands-pères, gardiens du savoir ancestral. I l sait que la vie traditionnelle est un tout et qu’il serait arbitraire d’en étudier seulement des bribes ; arbitraire aussi, d’enfermer cette culture dans de gigantesques herbiers d’humanité qui meurent pour la plupart malgré la perfection de leur étiquetage.
Maurice Roux ne se décourage pas pour autant; il ne cesse d’écrire avec la plume, le son et l’image : Dieu ne sait pour qui et pour quand, mais sait sûrement pour quoi : ressourcer un jour, le jour venu, et si possible avant « l’échec ».
Son mérite essentiel pour l’instant est de mener ses enquêtes sur le terrain et d’engranger. Ce travail de première main opiniâtre et sensible est d’une touchante authenticité parce que « je suis paysan, dit-il, et me sens solidaire et intégré au monde paysan et non à celui des industriels de l’agriculture ; ils sont en décadence totale ; pour retrouver la sagesse il faut sauver les traditions rurales au lieu de faire avec les agriculteurs des esclaves des banques agricoles».
« Ma passion, avant même la photographie, c’est l’observation; je lui ai sacrifié des images, mais elle m’en a amené d’autres, celle de la perdrix dans son nid à quelques centimètres de mon objectif ou cette palombe d’un naturel très méfiant, me permettant à découvert de la photographier en très gros plan en donnant la becquée : c’est pour moi le sommet de l’amitié. Cette amitié m’a fait découvrir celle du monde rural ; par la tradition orale j’ai pu étudier au-delà des aspects sociaux le nom des oiseaux et leur chant que le patois sait si bien imiter, les noms des bêtes dites sauvages et leurs mœurs saisonnières que le braconnier connait pour avoir passé de longues heures à l’affût, le nom des vieux outils et les chansons qui en rythment l’emploi» (M.R.), les danses et rondeaux de la fin des travaux des champs que depuis plusieurs années anciens et jeunes chantent et dansent ensemble grâce à l’animation des Roux au Foyer Rural de Samatan et sur les places des villages voisins.

Avec ses photographies, nous sommes en pleine pâte humaine brassée par le travail, le malheur, la joie, le vouloir-vivre, animé au grand souffle de la Gascogne. « En cinquante ans le monde rural, hélas, a changé plus qu’en mille ans; avec ceux nés vers 1900, je suis sûr de retrouver et définir l’essentiel de la culture et de la langue : 2/3 de latin, 1/3 de goth et d’arabe, français, 1 /3 de latin seulement » (M.R.).
La grande peur de Maurice Roux, celle dont il ne se console pas, c’est de savoir que « le monde rural est une des dernières classes de la société qui peut sauvegarder l’humanité et la laver du péché d’orgueil, mais va-t-il rester assez de vrais paysans ? » (M.R.). La photographie a la prétention, aujourd’hui, de nous en révéler quelques-uns. L’auteur, comme bien d’autres, certes, n’est pas connu; qu’importe, le Château d’Eau n’est-il pas, à l’occasion, fait pour ce type d’homme, artiste sans le savoir, régional de surcroît, philosophe à sa manière, humaniste enfin par pensée, par patience, par action et par images.

Jean DIEUZAIDE