Toulouse 1900

1 au 31 décembre 1978

Je me propose depuis longtemps de programmer à l’occasion de Noël et pour plusieurs raisons, un hommage aux historiens de l’objectif et vous faire revivre « Toulouse vers 1900 ».
La tâche n’a pas été facile malgré l’intérêt soulevé par le sujet et la bonne volonté de tous ceux que je me suis permis de solliciter : à chacun, je dis un grand merci.
Hélas, à quelques exceptions près, le patrimoine photographique n’est ni dans les Musées, ni dans les Archives : il est à l’étranger ou n’est plus, à part peut-être quelques rares archives de famille.
Les images au sel d’argent ont été traitées en France avec assez peu de considération, il faut bien le reconnaître et aujourd’hui, le regret est unanime. Il serait souhaitable, à l’occasion de cette exposition, de donner quelques remords à ceux qui ont évacué des greniers et vieilles armoires, des trésors à jamais disparus, ou à ceux qui s’apprêtent à le faire.
C’est grâce à l’initiative et la ténacité de la jeune photographe Américaine Bérénice Abbot vers 1925, que le vieux poète parisien de l’image, Eugène Atget, ne sombre pas dans l’oubli et par la même occasion, le « Paris 1900 »: jusqu’à sa mort les gens du quartier témoignent de l’infatigable Père Atget, appareil sur l’épaule, humblement vêtu car il avait peu de moyens, partant à la recherche du « Paris du temps perdu ». 1 000 plaques 18 x 24 sont déposées aux USA dans la banque de Bérénice et leurs copies nous reviennent sous forme de portfolio, de livres et d’expositions, nous faisant à la fois découvrir notre poète et la preuve une fois de plus de notre coupable carence : il y a en France des dizaines d’Atget méconnus, leur œuvre est à peu près disparue ; souhaitons que ce ne soit pas irrémédiable.
Toulouse, il faut le rappeler, est une des premières villes de France, à s’intéresser au nouvel art. Dès 1875 se crée la Société Photographique : elle est animée par des personnalités de notre ville, le Photo-Club suivra.

De cette époque nous connaissons l’existence des images d’Henri Jansou, Georges Ancely, J.-J. Provost, Eugène Trutat et Charles Fabre pour les principaux, il faut citer aussi Trantoul, Boutillon, Laville, Fac, Daubèze, Decap, Terraillon etc…
Henri Jansou 1874-1966 est sans doute la figure la plus attachante, il a fait récemment l’objet d’une étude de Pierre Salies dans le n° 26/27 de la très docte revue « Archistra ». Bien connu à Toulouse « on avait coutume de le voir se déplacer à bicyclette, jusqu’à l’âge de 80 ans passés ». Sa sacoche accrochée à l’épaule, photographiant événements et paysages avec énormément de sensibilité ; il contribua grandement à la notoriété des Editions Labouche, installées depuis 1862 sous les Arcades du Capitole. En 1898, Jean-François et Eugène Labouche mettent au point l’atelier de phototypie. La photogravure n’est pas encore utilisée en imprimerie, mais il est possible de reproduire les images à l’infini par un procédé dérivé de la lithographie, inventé par Poitevin : la phototypie ; elle est à l’origine du succès incomparable de celle que l’on appelle dès lors la petite reine, la carte postale.
Bien que ce ne soit pas notre propos, je dois rappeler le rôle social considérable, joué par la carte postale au tout début de ce siècle: accompagnée bien souvent de petits vers ou de petites anecdotes en patois, elle a mené la meilleure des besognes sur le plan ethnographie, en fixant pour la postérité des traces que nous retrouvons aujourd’hui avec intérêt: les cartophiles sont au 2e rang des collectionneurs après les philatélistes.
On reste surpris de .l’engouement de nos grands-parents qui ont consommé par centaines de millions, les petits rectangles de bristol. Vers 1900, le grand public reconnaît déjà dans la photographie, un moyen populaire de s’exprimer et de diffuser aussi bien les idées que les grandes inventions. Les quotidiens ne sont pas encore illustrés de photographies ; c’est la carte postale illustrée qui véhicule l’information, les catastrophes, les grèves et tous les petits métiers, sans oublier les amoureux auréolés de cœurs ! Vous trouverez pêle-mêle sur ces petites images, toujours vivantes et très bien imprimées : nouvelles machines, tramways, autos, constructions métalliques, monuments nouveaux, avions, ballons et leurs pionniers, locomotives, bateaux, machines des « temps modernes ».
Jansou est à 90 % l’auteur des images Labouche concernant le Midi ; c’était l’époque héroïque des plaques de verre, et c’est avec de lourdes charges qu’il se déplaçait soit en ski soit à dos de mulet, pour aller photographier l’installation de l’Observatoire du Pic du Midi, entre autres 10 000 plaques sont parties à la décharge publique en 1952 pour faire de la place ! ! ! Il existe encore quelques typons rabougris et cornés par la lampe à arc, retrouvés chez Labouche : c’est grâce à eux que nous pouvons vous parler de Toulouse en 1900 à travers les émouvantes images d’Henri Jansou.

Notre chance est un peu mieux servie avec Georges Ancely, issu d’une grande famille Toulousaine. Le Musée Paul Dupuy possède quelques plaques grand format déposées par Pierre Privat : elles sont le fait d’un homme photographiant pour le plaisir et avec beaucoup d’à propos afin de témoigner de l’aspect parfois artificiel de l’époque 1900.
J.-J. Provost est le plus ancien, il contribue lui aussi à la mémoire de Toulouse en professionnel. Les publicités de la maison font état en 1919 de 230 000 clichés en archives ; nous croyons savoir que certains ont rejoint le Musée des Arts et Métiers. Toute la ville défile dans ses studios : « Le Midi Artiste » reconnaît en lui « l’homme d’initiative, le progressiste, oubliant demain, son succès de la veille, pour essayer une amélioration nouvelle. Aussi est-ce justice de reconnaître en lui un des plus fervents propagateurs de la photographie Archistra n° 35/36).
Eugène Trutat est davantage un scientifique, il est Conservateur au Muséum. II poursuit la réalisation d’un inventaire du patrimoine artistique de notre Midi. Une infime partie de ses archives est déposée à la Bibliothèque Municipale, alors que son nom figure dans l’Histoire de la Photographie de Lecuyer.
Charles Fabre est essentiellement un savant : il figure aussi en bonne place dans l’histoire de notre métier en tant que chercheur et non en imagier. Il est l’auteur de la première encyclopédie de la photographie en 8 volumes et enseignait le nouvel art en 1892 â la Faculté des Sciences. Là aussi, nos recherches pour retrouver les négatifs originaux ont été vaines…
Après plusieurs mois de travail voilà, rassemblée pour notre cité et pour la première fois, une iconographie encore très modeste sur « Toulouse vers 1900 »: c’est un patrimoine à sauvegarder définitivement et à porter au crédit de la Photographie Toulousaine au Château d’Eau. C’est un itinéraire à la fois romantique et didactique, un regard paradoxalement neuf et surprenant par certains côtés, sur notre ville. C’est aussi une réflexion philosophique sur notre devenir devant ce passé à la fois proche et lointain. Mon souhait serait de pouvoir vous montrer en Décembre 1979, une deuxième édition de « Toulouse vers 1900 ».

Jean Dieuzaide