Guy Le Querrec

La verve de Guy Le Querrec
3 au 31 octobre 1978

Dans l’histoire de la photographie française, les années 70 ont, ce n’est pas douteux, une place prépondérante. Elles donnent d’abord un désaveu formel à ceux qui ont fomenté contre elle la «conspiration du silence » et à ceux qui l’y maintiennent encore : ces courageux redoutent la force que porte en elle l’image écrite avec la lumière et semblent reprendre à leur compte la boutade prononcée par Ingres il y a plus de cent ans : « c’est très beau la photographie, mais il ne faut pas le dire ». Le préjudice se solde par plus de vingt ans de retard sur nos voisins près ou lointains.

Par voie de conséquence, on l’oublie presque « cette photographie », tant elle est liée à la vie de l’homme d’aujourd’hui; on oublie même de réfléchir et de constater qu’elle est moyen d’expression et plus encore philosophie au-delà d’un art, par les moyens de réflexion qu’elle impose.
Le phénomène va plus loin encore si l’on veut bien constater que sont toujours plus nombreux ceux qui vont voir de «son côté »; n’en déplaise aux esprits chagrins attribuant seulement ce « raz de marée », car c’en est un, aux progrès considérables des techniques rendant, paraît-il, la photographie facile, alors qu’il est toujours difficile d’être peintre ou musicien. Guy le Querrec nous propose « de se passer de temps en temps les yeux au papier de verre », il n’a peut-être pas tort.
Toutes les civilisations précédentes ont été plus ou moins des civilisations de l’image; celle dans laquelle nous vivons, issue directement du prodigieux Moyen Age, n’est plus seulement une civilisation de l’image: la photographie en fait définitivement une civilisation de «réflexion» sur l’image.
Ce phénomène nouveau secrète rapidement des hommes reconnus ailleurs, et nous le reconnaîtrons plus tard, comme « importants » : ils sont tout simplement dans la vie, photographes de la vie, au sens propre (il ne suffit pas d’avoir un pinceau entre les doigts pour être peintre, de même, il ne suffit pas d’avoir un appareil dans les mains pour être photographe).
Guy Le Querrec est un produit spontané de ce phénomène: son nom, peu connu il y a dix ans, est aujourd’hui entendu de très nombreux jeunes; dans leur esprit il est indissociable d’une éthique photographique en réaction directe à notre société matérialiste par trop déshumanisée.
Pour Le Querrec, un photographe est un homme qui a choisi de voir et de montrer, l’essentiel étant « la qualité de la vie ». La qualité de la vie ne peut aller sans la qualité du regard et la qualité du regard fait la valeur utile du photographe. « Si ce photographe ne se pose pas, ou ne se pose plus de problème, ce n’est pas un photographe, ou c’est un photographe mort, soit qu’il ne sache plus voir, soit qu’il ne voit plus parce qu’on lui «commande de voir ».

C’est dans cet esprit qu’il a fondé avec quelques amis l’Agence VIVA en 1972 et c’est le même esprit qu’il a cherché et trouvé à MAGNUM où, très vite, on l’accepte membre associé, c’est un honneur!
Guy Le Querrec ne recherche ni l’actualité brûlante, ni l’éclat, ni l’horreur, ni le drame, mais ses images ne peuvent faire autrement que de les dénoncer en filigrane avec verve pragmatique et humour réaliste.

II est le photographe de la vie telle qu’elle est avec ses gestes de tous les jours, traduite en images parfois lourdes d’une sage prémonition mais toujours riches d’enseignements; un exemple nous dit Arnaud Class: « Prenons la célèbre photographie de l’artichaut jeté dans sa hotte par le cultivateur breton. II ne faut pas seulement y voir le « bon instantané » pris juste au « bon moment » mais aussi une illustration étonnamment ramassée de tout un complexe économique et humain. J’y vois codifié en une image la désinvolture du geste accompli mille fois, mais dont la répétition signifie surtout toute une réalité économique: dans le rectangle de l’image l’œil donne à cet artichaut la même importance, le même caractère qu’il peut avoir sur le plan économique pour un cultivateur, pour un village, pour une région. L’œil est suspendu à l’artichaut, la vie des gens qui en tirent leur subsistance, aussi. « La qualité du regard est là, notre responsabilité de photographe aussi ».


A ses deux motivations essentielles pour lui, Guy Le Querrec en ajoute une troisième, la prise de conscience du corps dans le métier de photographe, armé de ses Leicas du M2 au M4-2, stimulé par un dynamisme intérieur lui faisant vaincre toute timidité, il se meut avec souplesse, habile et rapide, jusque sous le nez des gens qu’il photographie: ils restent fascinés par son approche souriante et bon enfant. Ce n’est pas donné à tout le monde… mais c’est sans doute donné à ceux qui aiment regarder l’homme en face et sans écran. Grâce à toi, Guy, les jeunes photographes d’Arles et d’ailleurs semblent l’avoir facilement ressenti et tu es un peu leur esprit, je dirai même leur «logos ».

Jean DIEUZAIDE