Christian Soula

AUTO-ANALYSE
1 au 30 juin 1978

Comme tout être animé, l’homme-photographe n’est ni un appareil de photocopie, ni un ordinateur, mais un animal qui emploie, pour sa survie, toute l’énergie qu’il peut avoir à sa disposition: combat constant contre toutes les forces de destruction de soi. Ainsi, avec le temps, il est devenu un animal de connaissance, de recréation et de création. Et toute manifestation interne ou externe tendant à renier, élaguer et occulter cette réalité fondamentale est préjudiciable à l’authenticité de son être, en conséquence néfaste à sa création.
Ainsi, il apparaît nécessaire qu’il conserve intact ou, du moins, qu’il préserve autant que possible les trésors intérieurs essentiels à toute création: l’affectivité, la lucidité, la disponibilité, «l’ouverture »… et que ses aspirations aient l’authenticité pour fondement.
Car tout mensonge est destructeur de l’être.
Sentiers du photographe: préhension, choix, mise en évidence.
Préhension du donné visible en toute vigilance, attentif aux résonances qu’il éveille en nous; et c’est ici que tout raisonnement, logique cognitive, orgueil, désir hédoniste, masques protecteurs et faiblesses égocentriques de l’être doivent être débusqués et tomber.
L’être crée nu. Habillé, il ne peut enfanter que des monstres dérisoires.
A se blottir contre les idoles issues de ses désirs d’évasion du réel, la cécité le menace car la vacuité l’envahit.
A l’image de son être, son regard doit rester authentique et courageux, la préhension paraîtrait-elle même absurde, ou se révélerait-elle douloureuse?
Ouvert et disponible, l’artiste-photographe peut prétendre ainsi surprendre et débusquer le visible, là où il dévoile sa nature profonde et ses rapports secrets et, le cas échéant, le transformer en vision contemplative…
Avant toute création, l’art est gestation de soi, ontologie.
Ainsi de la révolte primaire, de la fascination ou admiration, on passe à la lutte illusoire contre le réel, pour finir par l’assimilation et la contemplation.
L’Art peut donc être agressif ou admiratif à son début; destructeur, incantatoire, évocatoire au temps de l’action; ensuite contemplatif, voire métaphysique.
II est probable que nombre de mes photographies portent en elles une charge incantatoire issue de la préhension douloureuse de l’impermanence universelle: temps, durée, mort, oubli de toutes choses.
Une autre part de celles-ci arrive-t-elle à évoquer sinon à mettre en évidence quelque compréhension, sinon une plus grande sérénité ?…
Car comprendre ne veut pas dire accepter, et accepter peut-il signifier que l’on touche à l’être?

REPONSE
Le spectacle des « Châteaux Cathares », ruines désolées au haut de pitons rocheux sauvages et arides, est certainement, en soi, un temps fort de ce que notre pays peut nous donner à voir.
Cependant, mes photographies de ces châteaux ne sont ni des reproductions naturalistes, réalistes ou maniérées, ni un essai d’expression de la tragédie dont ils furent les témoins.
Mais elles sont en définitive, par induction instinctive, ré-éveillées au contact de leur réalité, une lutte à bras-le-corps sur le terrain et à l’intérieur de mon être, une empoignade mémorable, petite épopée lyrique personnelle avec le temps, l’absolu, la mort…, parfois ponctué de fulgurances lourdes d’angoisse, mais nécessaires, vitales: mirages aux confins des ténèbres glacées de l’errance intérieure du Château argenté; aspiration désespérée à l’immuable, à l’absolu, même au prix de la mort.
Démarche intérieure qui, seule, peut expliciter le côté tragique et tourmenté de mes photographies des châteaux (dans la mesure où l’on peut leur prêter effectivement ce pouvoir) et prétendre évoquer par ce biais la tragédie cathare, ou illustrer les très beaux textes de Michel Roquebert. Christian SOULA.

NOTA
A force de volonté et en luttant chaque jour contre une santé très fragile, il est important de savoir que Christian Soula construit, depuis toujours, tout son matériel de laboratoire (cuvettes, agrandisseurs compris) et qu’il réalise ses prises de vues étonnantes avec du matériel de fortune bricolé amoureusement.
Avec une persévérance hors du commun, il passe des heures entières à photographier et à soigner ses tirages pour arriver au faîte de sa vision. C’est pourquoi le monde de Christian Soula est forcément authentique et sa démarche celle d’un très grand artiste. JEAN DIEUZAIDE

31e monographie de la collection éditée par la Galerie Municipale du Château d’Eau à l’occasion de sa 36e exposition. Conception et mise en page de Jean Dieuzaide, photogravure Graphot, impression Pierre Maraval. Tous droits réservés.
c.soula