Jean-Jacques Achache

Jean-Jacques Achache, Collection du Château d'Eau

De l’imaginaire
3 au 30 mai 1978

Par tradition, la Galerie Municipale du Château d’Eau offre, à cette époque de l’année, la responsabilité de ses cimaises à un jeune photographe de Toulouse ou de la Région.
En 1975, Roland Laboye (31 ans) et ses « tranches de vie » (depuis, Prix Niepce 1977).
En 1976, Béatric von Conta (27 ans) : « Le regard au-delà du viseur ».
En 1977, Jean-Marc Bustamante (25 ans) nous amenait à réfléchir sur la crédibilité de l’image : « Le vécu de la Réalité est-il la Réalité?». C’est Jean-Jacques Achache, jeune photographe toulousain de 25 ans, qui sera confronté cette année au « Grand Jury » du Château d’Eau.
Le « Grand Jury » (c’est le nom que je donne aux visiteurs) sera lui aussi confronté à des images qui sont à la fois réelles et qui ne le sont pas, du moins pour nous, pas plus que ne le sont des représentations «surréalistes» ou des images «surréalistes ». Comment le « Grand Jury» va-t-il résoudre ce problème? Y a-t-il seulement problème devant des images conçues, semble-t-il, un peu comme une écriture automatique? Les images d’Achache cherchent, elles, à matérialiser un rêve ou à effacer un cauchemar qu’il voudrait exorciser à son insu ? La réponse n’est pas simple, d’autant que notre jeune auteur avoue, dans l’emportement de sa jeunesse, que « sa » photographie accrochée à une cimaise est morte pour lui.
«Quel titre donneriez-vous à telle image? ». Il ne veut pas en donner!
Devant ce refus, le visiteur intrigué ne peut pas cependant s’empêcher de mobiliser tous les éléments de son propre contexte psychologique et culturel, chose que Jean-Jacques Achache prétend se refuser au niveau de sa création. Au fait, en est-il bien sûr? et s’il en est si sûr que cela, peut-il nier qu’en tant que photographe il pose avec chacune de ses images une question ? Cette question est peut-être déjà, en soi, une réponse mais, avant tout, laisse au spectateur le soin de « la réponse ». Il en va souvent ainsi dans l’art contemporain, par exemple dans la musique et surtout dans la poésie !
Mais ici nous sommes en face d’une image photographique et, comme tout œuvre d’art, elle pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses, malgré ce côté particulièrement descriptif des images d’Achache.

Le spectateur ne peut interroger le photographe et attendre de lui une réponse satisfaisante: il doit donc, si elle retient son attention, interroger la photographie elle-même.
Quoique différente sur la forme, c’est une démarche semblable à celle de J.-M. Bustamante qui demandait à ses visiteurs, l’an dernier, d’être à la fois «spectateurs et acteurs ». J.-J. Achache, lui, demande aux siens d’être à la fois «spectateurs de l’image qui est sur le mur et de l’image qui est en eux-mêmes ».
« Imaginaire de l’auteur mais pourquoi pas «imaginaire» du spectateur?
Avec cet art de l’objectivité, je veux dire de la réalité, qu’est la photographie, l’auteur photographe réussit à faire passer dans l’expression contemporaine les phantasmes de son imaginaire. C’est le cas aux U.S.A. de Jerry Uelsmann, Duane Michals et Les Krims, etc… qui, par leurs créations, nous obligent à partager plus ou moins leurs rêves; sous l’influence de leur vision nous sommes amenés à nous demander si l’invention n’est pas aussi vraie, parfois, que la réalité?
L’intérêt de l’œuvre de J.-J. Achache, ou sa nouveauté par rapport au Château d’Eau, réside en ceci: tout en restant tributaire d’un environnement passé et peut-être encore présent en lui, elle n’est pas une rencontre avec le quotidien, comme dans la plupart des expositions que nous avons présentées.
Sans toutefois être à même de la partager, c’est une direction que j’encourage, car elle est liée à un mode d’expression tout à fait particulier et rejoint, non seulement par l’emploi de la couleur, les phénomènes propres à l’inspiration picturale; mais, lorsque la photographie aura trouvé sa véritable identité (et elle ne cesse de la chercher) et aura le moyen de la montrer on s’apercevra malgré les chemins parallèles la grande différence qu’elle a avec la peinture: enfin on ne fera plus référence à la peinture lorsqu’on parlera du photographe! Nous n’en sommes qu’aux balbutiements… Le grand-père de Picabia prédisait à son petit-fils la mort de la peinture, la coupable victorieuse étant la photographie; Picabia lui répondit: «tu peux photographier un paysage, mais non les idées que j’ai dans la tête ». Soit, jusqu’aux années 1950, une photographie dans l’esprit de chacun ne pouvait être que ce qu’elle avait l’air d’être et on n’aurait jamais pensé qu’elle pouvait dépasser ces limites. Depuis, le langage visuel s’épanouit et bien souvent grâce à la jeunesse; fort heureusement elle prend ses références bien ailleurs que dans une technique.
Si les références de J.-J. Achache ne sont plus le quotidien, elles sont la musique, elles sont Guillaume Appolinaire, elles sont Mai 1968, elles sont la couleur, elles sont le théâtre, elles sont Antonin Artaud, elles sont la danse… etc., même s’il s’en défend pour «instinctivement» protéger son univers.
Oui, Achache, laissez crier vos couleurs; elles nous touchent parce qu’elles sont «vôtres », éclatantes dans la nuit de votre laboratoire au propre et au figuré… et la réalité «vôtre e est là, dans vos décors.

Oui, mettez vos poupées un peu folles dans des cages transparentes, cassez-les et bardez-les de ficelles, mais sans oublier le petit cœur de velours rouge et quelques notes d’espoir: elles y sont!… et fleuriront plus tard, j’en suis sûr.
Une discrète sensualité nimbe vos images, seule l’apparence en est figée; mais dans l’imaginaire de vos décors, tout bouge, sort du cadre, fait un clin d’œil, vient en avant, rythme une musique sérielle. Michele Lazès écoute, reçoit cet écho dansé pour l’écrire avec toutes les nuances dont est capable l’expression de son corps et de son art. Le dialogue inattendu entre votre création et la sienne est en fait attendu: c’est l’ouverture, c’est la clef… J’oserai dire, même, la clef des champs.
Je ne sais pas l’écrire mais c’est ainsi que je le ressens; peut-être est-ce que je me trompe ? – alors je vous demande de me pardonner cette analyse, mais pas encore, plus tard, mais sûrement avant dix ans, et sur votre route marchez droit devant… et à bientôt.

Jean DIEUZAIDE