Izis

IZIS… Poésie et Photographie
1au 30 avril 1978

Un quatrième anniversaire, pour une Galerie, c’est un peu une fête. Pour une Galerie de Photographies en 1978, C’EST une fête ! En quelque dix ans tout au plus, on s’étonnera de mon propos d’aujourd’hui.Reportons-nous aux environs des années 30; on pouvait lire sous la signature de personnes dont l’autorité n’est plus contestée, Philippe Soupault par exemple : « répétons-le, il est temps, il est grand temps avant la disparition sans espoir des belles œuvres de la chambre noire, de créer un Musée de la Photographie qui serait à coup sûr l’un des organismes les plus utiles de notre culture » *. A Toulouse en 1978, c’est encore notre propos, mais plus pour très longtemps; tout nous porte à le croire et le Château d’Eau fera, dès lors, date dans l’histoire de l’art de l’image au sel d’argent. La Galerie Municipale a été ouverte en avril 1974 avec Robert Doisneau, le poète de «l’humour de la rue », et il semble que cette ouverture vers la poésie ait été bien accueillie par la Fée Photographie, en son Château d’Eau.

L’œuvre d’lzis, c’est aussi la fête: la fête simple, celle de la rue: les amuseurs publics, les jongleurs, les bateleurs, le petit cirque sur la place du village, j’allais dire « les ricochets sur l’eau qui s’illuminent dans une multitude de petites étoiles sous le soleil de la vie, comme des rires d’enfants», enfants que nous restons pour le regard du poète qui est parmi nous et de «sa boîte magique », selon Jacques Prévert.
Le regard d’lzis, c’est deux grands yeux sur les spectacles de la fête «foraine », aussi grands ouverts que ceux d’un enfant devant une crèche…
Il faut remonter aux alentours de 1920 et retrouver la petite place de Mariampolé, ce village où il est né. Vinrent un jour s’installer là «trois personnages »: l’un très grand, très majestueux, il paraissait nu avec son collant rose et troué; les deux autres, un grand garçon et une fille tout jeunes, portaient le même accoutrement. Ils étalèrent au sol un tapis usé; l’homme et le gamin commencèrent à marcher sur les mains tandis que la petite fille frappait de toutes ses forces sur un tambourin : «… un tableau de Chagall… ».
Que ce trio devait être beau et combien forte devait être cette simple vision, pour être responsable de la partie la plus émouvante de l’œuvre d’lzis, dès que sa vie valut d’être vécue.
Il est très touchant de penser que de ce spectacle d’un jour, il en a fait pour nous tous, tout au long de ses livres, un compte-rendu bouleversant sur tous ceux qui ont choisi pour chapiteau, qu’elle soit nuit, soleil, ou vent, la voûte céleste.
Il faut savoir aussi que le père d’lzis avait choisi pour son fils le métier de menuisier ; la destinée dirigea le jeune Israëlis vers l’atelier du photographe de Mariampolé.
Après des heures de retouche, il s’échappait vite du studio pour retrouver sa boîte de peinture, et… ainsi s’organise en silence le photographe qui deviendra l’ami de Chagall et de Prévert. A ce parcours il faut ajouter la clandestinité au lendemain de 1940, la résistance aux environs de Limoges, etc.
Le destin d’une vie a ses raisons que la raison comprend fort bien avec le temps d’une œuvre; en photographie, Izis en est l’un des exemples les plus frappants et je me dois de le souligner.
Dans les articles qui lui sont consacrés, je regrette un peu qu’il ne soit pas fait mention de ce parallèle entre sa vie d’enfant et son œuvre. Comme pour beaucoup, peines et joies se bousculent dans sa vie, mais quelque chose de plus préside à sa destinée : la poésie. Elle habite Izis dès son enfance, et transforme tumultes et vicissitudes en silences, même dans les moments difficiles de la guerre dernière.
Photographe à Match pendant plus de vingt ans, il subit l’actualité mais la fuit pour vite retrouver, après chaque voyage à l’étranger, les rues de Paris, son Rolleiflex à la main. On l’appelle «le photographe de l’anti-événement », « le spécialiste de l’endroit où il ne se passe rien », et c’est là où ses images prennent toute leur force.
Pour Izis, une photographie doit être simple, prise sur le vif sans aucune mise en scène, sans aucune considération de prise de vue et sans effets techniques. Un portrait, par exemple, doit retenir notre attention par la seule expression du visage « qui doit refléter la vie intime. Le regard, l’importance du regard, lui demandait un jour Bernard Panieu **, est-ce volonté ou instinct ? Au fait, vous avez raison, répondit-il, je le réalise maintenant, les yeux revêtent pour moi une telle importance que je n’aime pas photographier mes sujets de profil, ou les yeux baissés ».
Merci, ami Izis de cette confession. Les vrais poètes en font de même avec la vie et avec les hommes.
C’est pourquoi vous êtes leur ami et c’est surtout la raison de l’émotion que nous apportent tout simplement vos images… Il faut leur laisser la parole. Merci de nous permettre de les écouter.

Jean DIEUZAIDE

* Arts et Métiers Graphiques, spécial photographies, 1931. ** Photo-France, mai 1952.