50 ans de Paris-Match

A PROPOS DU PHOTO-JOURNALISME
1 au 31 mars 1978

Faire parler l’image, c’était cela ma fonction. Et cela supposait deux choses: la moisson photographique et le talent littéraire des « re-writers ». Je dois saluer d’abord avec émotion le prestigieux commando des chasseurs d’images: témérité, jeunesse, gouaille. Le reporter-photographe ne peut témoigner qu’en première ligne. Gaston Bonheur

A la fin de la seconde guerre mondiale, le photojournalisme est tout juste en train de naître. Le photographe de «quotidien à grand tirage» attend dans le «petit labo» de la cave ou du grenier les ordres du rédacteur en chef: aller faire quelques plaques avec le « Gaumont t> sur le déraillement du métro, l’incendie de la rue Mouffetard ou la réunion du dimanche au stade de Colombes pour la « sportive ». Dans sa chambre noire, il lui arrive de rêver à Paul Renaudon, cet astucieux confrère et ce «veinard », il faut dire maintenant ce pionnier, illustrant tous les jours, pendant les années avant 1939, la dernière de « Paris Soir » avec son seul Rolleiflex : il y avait pensé et ce fut le succès de ce quotidien, dont le titre fait partie de l’histoire du journalisme.
L’image gagne un point – l’idée nous est venue d’outre-Atlantique où, là-bas, elle est reine depuis longtemps. « Life », ce magazine bourré d’images pleine page, remarquablement imprimées, fait aussi rêver les jeunes. Leurs auteurs ont acquis notoriété et expérience sous tous les fronts où s’active l’homme et à ce titre contrôlent la parution de leurs propres images et font respecter leurs cadrages. Ces gentlemen de l’image partent en compagnie de leur documentaliste et de leur chauffeur pour couvrir l’événement avec l’intransigeance et la rigueur, aussi bien sur le fond que sur la forme, dues à l’information et à la dévotion de la photographie.
En Europe et surtout en France, les conflits et les tensions de ces dernières décennies ont fait réfléchir les jeunes générations, éveillé des vocations et déterminé des carrières de photojournalistes. « Des gamins à peine sortis de la guerre, sans culture, sans passé, sans aucune notion de l’académisme », poussés par leur amour pour l’homme, leur compréhension et leur sympathie avec la souffrance de l’individu, se passionnent pour la photographie qui peut montrer et faire réfléchir « plus », aussi bien sur la tristesse que sur la joie. Avant «39 »; pour beaucoup, le magazine est le sanctuaire…

La télévision n’est pas encore universelle, tandis que l’image photographique empêche d’ignorer l’événement politique affectant l’existence de tous ceux que nous côtoyons ici et ailleurs. C’est le succès de « Life »et « Look »aux États-Unis, «Picture Post »en Angleterre, « Epoca » en Italie et « Match » en France. La règle d’or du photojournalisme est simple : raconter en photographies, donner à réfléchir en images, coller à notre temps et l’épouser parfaitement… au point d’en mourir – pour que son témoignage soit le récit fidèle et vivant de notre temps hideux et beau à la fois, le photographe doit être au milieu de l’action, qu’elle soit guerre, révolution ou bravoure.
C’est avec émotion que je m’incline devant les images de Jean-Pierre Pedrazzini, Jean Roy et David Seymour, morts au Champ d’Honneur, images présentes dans cette exposition : elles nous disent la personnalité de leur auteur et nous démontrent, dans l’ombre, que l’appareil photographique est autre chose qu’une froide mécanique.
Je pense aussi à Robert Capa, le premier de ces grands héros, tué sur une mine au Nord-Vietnam en 1954: il a couvert en 18 ans cinq champs de bataille; le premier fut celui de la guerre d’Espagne, en 1936. Depuis, il détestait la guerre, mais il la comprenait et restait sur le front: il écrit à son sujet qu’elle lui a permis de découvrir la vérité – on ne peut pas photographier la guerre parce qu’elle est surtout émotion; pour rendre cette émotion, il faut en photographier les effets: dans le visage d’un enfant, le photojournalisme sait qu’il montre l’horreur ressentie par un peuple entier . Cela reste vrai et le restera longtemps.

Les dirigeants de la nouvelle équipe de « Match », celle du troisième souffle, le savent bien. Ils savent aussi que le visage de Charlot, de la Reine Elisabeth, ou celui montrant la vie d’Elisabeth Taylor ou de la vie tout simplement, s’écrit de nos jours avec ce que l’on appelle désormais le langage du monde. Ils savent enfin que les limites de la photographie vont bien au-delà de celles qui semblaient être les siennes il y a encore dix ans. « Match », à l’époque, a été secoué par le fait «télévision », indirectement responsable de la disparition progressive de tous les grands magazines illustrés du monde entier. C’est peut-être la preuve qu’à l’éphémère de l’image de passage le besoin d’un ressourcement fait préférer l’image permanente : la photographie devient aujourd’hui plus présente que jamais.

Jean DIEUZAIDE

(Correspondant photographe de “Paris Match” pour la région Midi-Pyrénées de 1949 à 1965).
La Direction du Château d’Eau remercie tout particulièrement Roger THEROND et Daniel FILIPACCHI de nous avoir prêté cette exposition dont l’initiative et la responsabilité incombent à Jacques de POTIER, photographe blessé au cours de la guerre d’Indochine et faisant toujours partie de l’équipe des photojournalistes de PARIS MATCH. Je remercie tout personnellement Monsieur Gaston BONHEUR, responsable de cette grande revue française durant son âge d’or, qui, en tant que fidèle ami de Toulouse et de la photographie, nous a fait l’amabilité et l’honneur d’écrire le texte de présentation de cette exposition tout spécialement pour le Château d’Eau.
28e monographie de la collection éditée par la Galerie Municipale du Château d’Eau à l’occasion de sa 33e exposition. Conception et mise en page de Jean Dieuzaide, photogravure Graphot, impression Pierre Maraval. Tous droits absolument réservés.