Claude Sauvageot

Claude SAUVAGEOT, un regard au-delà du regard.
1 au 28 février 1978

L’œil, cette conscience » disait Victor Hugo ! Si l’œil «écoute » il parle aussi, se fait comprendre et nous juge par réflexion. Victor Hugo a été photographe, il ne faut pas l’oublier; Claude Sauvageot l’est au plus profond de la nature même de la photographie: nature qui se précise tous les jours davantage, mais hélas dont nous n’aurons conscience en France que dans quelques années seulement. Le jour approche nécessairement où l’on comprendra que « l’analphabète de l’avenir, n’est pas celui qui ne sait pas lire, mais celui qui ne sait pas « photographier » – Walter Benjamin

Je souhaitais depuis longtemps vous faire rencontrer la dimension philosophique et humanitaire de l’œuvre de cet homme: mais vous la connaissez déjà. Ce noble visage d’enfant, ce regard résigné et profond vous l’avez déjà rencontré; il a interrogé chacune de nos consciences et chacun de nos cœurs lors d’une campagne mondiale contre la faim (**). A travers cette image qui ne laisse personne indifférent, vous connaissez évidemment son auteur, son extrême sensibilité et les motivations qui la déclenchent. Claude Sauvageot en témoin attentif, son regard au-delà du regard, nous met en face d’une réalité parfois insoutenable, dont l’effet immédiat nous fait réagir face à l’autre réalité, celle du monde occidental égoïstement préoccupé, dans son bien-être, de rechercher, soi-disant, un monde meilleur. Nous polémiquons, nous philosophons et, en définitive, nous affinons chaque jour des moyens de destruction qu’on expérimente… ailleurs! Puis, nous regardons d’une manière presque indifférente ces enfers du Sud-Est Asiatique, du Cambodge ou d’autre part derrière notre écran T.V. et nous les oublions trop souvent l’émission terminée.
Depuis l’âge de 20 ans Claude Sauvageot se penche sur « l’autre monde » aux prises avec des guerres qui le dépassent: très vite il éprouve le besoin de porter témoignage non seulement par ses écrits, mais par sa photographie. La réflexion qu’il nous propose ne s’arrête pas au fait brutal : au-delà du cortège de larmes, de misère et de mort il attire notre attention sur la part d’espoir qui persiste malgré tout parmi les hommes les plus abandonnés. «Là où nous pensons conquêtes, ceux de «l’autre monde» nous ramènent aux réalités premières et originelles de notre humanité. Nous avons tout et nous avons peur. Eux n’ont rien et pourtant ils ont l’espoir. D’où leur vient cette sagesse? Peut-être parce qu’à travers la nécessité d’assumer un présent lourd de détresse ils demeurent ancrés à un passé ancestral que nous nous efforçons de perdre. Peut-être parce qu’au-delà de leurs besoins de se créer un avenir, si violents et si sanglants que soient les moyens employés parfois, ils sont aussi et plus prosaïquement tenus de préserver quelques «semences » pour demain et protéger un toit de «fortune »,… contre… la mousson prochaine ! Par leur fervent désir de survivre, par cette lutte à la fois dérisoire et gigantesque de chaque jour, ceux-là, ceux de « l’autre monde » sont la plus fidèle illustration de la réalité humaine » (Claude Sauvageot).
Ces constats qui parlent avec une douloureuse éloquence, la T.V. les emporte aussitôt dans le néant sur ses 625 lignes, par contre les photographies d’une extraordinaire puissance de Claude Sauvageot restent sans arrêt à la portée de notre regard, de notre réflexion et de notre main. Sa vision percutante nous est restituée par les magazines, par ses livres, tous grands succès de librairie, par ses expositions très recherchées. La beauté de ses images est à la mesure de sa discrétion et de son humanisme : son amitié et notre commune ferveur pour ce que nous pensons être la vraie photographie et le rôle qu’elle doit jouer me feront pardonner, je l’espère, de le lui exprimer. Ne lui dites pas cependant que ses images sont belles, il ne vous comprendrait pas. Pour lui, la beauté n’a jamais été la guerre, ni la détresse qui démolit notre terre: s’il a photographié la laideur ou la cruauté jusqu’à parfois bloquer le lecteur, ce n’est pas pour faire joli, mais pour les combattre et sa meilleure arme est la perfection de ses photographies. Vous ne verrez jamais dans son œuvre d’images floues pour faire « plus vrai » et cependant il en serait excusable dans certains cas. Il s’attache autant par devoir que par intuition à faire de très beaux cadrages, même sous la mitraille, et ensuite dans son laboratoire de très beaux tirages. Si l’on est conscient de la force que porte en elle la photographie et en égard à son expression, le moindre respect vis-à-vis du lecteur, surtout dans le cas présent, est de la montrer avec dignité et non pas d’une manière désinvolte comme c’est encore trop souvent le cas.

Claude Sauvageot n’est pas un de ces poètes « philosopho-verbo-scolastico-photographes » déformant une image pour en faire un discours; il veut rester un homme conscient se tournant vers le monde pour lui montrer sans ménagement sa détresse et lui faire comprendre son inconscience.
Cette orientation peu commune, pleine de sagesse, n’a cessé de s’affirmer au cours de ses visites prolongées en Inde où il a passé près de quatre ans au total ; elle lui a conféré, je pense, «ce» pouvoir de se faire admettre et reconnaître par « ces regards » qu’il nous propose. Son approche nous les fait mieux comprendre et si, parfois, nous y lisons l’angoisse, elle ne vient pas de la présence de l’objectif, leur dignité l’aurait fui.
Dans un modeste appartement parisien vit un des plus grands photographes humanistes de notre temps, au milieu de ses livres, de ses appareils de projection, de ses souvenirs de voyage, de ses lézards verts, de ses moineaux en liberté: la fenêtre est ouverte pour qu’ils se nourrissent et s’abritent dans leur cage. Pour ses amis, bien souvent du tiers monde, sa porte est ouverte de nuit comme de jour et le reste du temps il prépare son prochain voyage ou son prochain livre. Souhaitons qu’ils nous fassent réfléchir davantage et nous aident… à mieux secouer notre carcasse. C’est aussi notre rôle à nous photographes.
J.D.

(*) Walter Benjamin, essayiste et exégète, auteur de « Poésie et Révolution » (1892/1944).