Imogen Cunnigham

IMOGEN CUNNINGHAM : photographe pendant trois quarts de siècle.
1 au 30 janvier 1977

Cela vaut d’être noté : l’auréole qui plane au-dessus de son nom outre-Atlantique n’est pas tout à fait visible de l’Europe malgré la personnalité et la carrière de notre doyenne d’hier.
Dans la mesure du possible, car mes moyens restent toujours très limités, j’ai essayé de présenter au Château d’Eau, à ce jour, l’œuvre de photographes susceptibles d’apporter une dimension supplémentaire à l’édifice qu’il me paraît indispensable de construire en hommage à la photographie.
C’est l’un des membres de l’école dite de « la Baie du Pacifique » ou plus judicieusement du « Groupe F/64 » * qu’il est de mon devoir de soumettre à votre analyse; si je le fais avec la même foi, je dois avouer que ce n’est pas tout à fait avec la même inspiration que de coutume, à quelques nuances près: en effet, comment se fait-il, d’une part, que peu d’articles soient consacrés à Imogen Cunningham et, d’autre part, pourquoi sont-ils tous simplement biographiques? N’y aurait-il rien à écrire de profond sur ses images? A chacun de nous de s’interroger après avoir juxtaposé ses œuvres à ses déclarations sans détour et à la philosophie de la vie qu’elle a choisie.
A 17 ans, vers 1901, alors que la photographie a tout juste dépassé les 60 ans, la jeune Imogen aménage, dans une grange de bois, son premier laboratoire et met toute sa volonté à sortir de sa modeste condition.

« Petite de taille, mince et frêle d’aspect, nous dit R. Martinez, elle est en réalité pleine de vie et de santé, douée d’une grande force de caractère et d’un solide bon sens ». Ses parents sont fermiers à Seattle, au nord de la côte ouest, petite ville assez romantique à l’époque, avec ses bois et ses grands espaces. Avec ses économies, elle se procure un formulaire, un appareil à plaque de format 4 x 5 inches et une boîte spéciale à laquelle, dit-elle, elle confie ses clichés, afin de les faire critiquer par une école spécialisée. C’est le début d’une aventure qu’elle veut passionnante, où se confondent en une même volonté la photographie, la carrière et sa vie de femme. Son nom rude et la consonance masculine du prénom, emprunté à une héroïne de Shakespeare, donnent à penser, dans son propre pays, qu’elle est un homme : ce n’est pas pour lui déplaire. En 1913, elle déclare: « la photographie est une question de personnalité et non de sexe; en la matière, une femme n’est nécessairement ni meilleure ni pire qu’un homme. Trop nombreuses sont les femmes qui choisissent une profession pour s’occuper provisoirement et cessent de s’y intéresser dès qu’elles se marient. Même si l’aspect commercial de la photographie perd, à l’avenir, l’importance qu’il a aujourd’hui à mes yeux, je ne pourrai ni ne souhaiterai jamais abandonner mon travail de photographe… Je ne pense pas qu’une femme disposant de loisirs illimités vieillisse avec plus de grâce que son énergique soeur s’adonnant à des activités créatrices… car tout travail fait avec amour apporte une paix et une satisfaction que ni repos, ni oisiveté, si prolongés qu’ils soient, ne peuvent remplacer ». A 93 ans, elle faisait sa dernière photographie peu avant sa mort, en juin 1976.

Depuis quelques années, les musées du monde entier achètent des photographies de « la vieille dame indigne» (Le Figaro). La technique en est parfaite, elle l’acquiert avec sérieux et obstination dès ses débuts. Elle est chimiste et se forme à la dure école d’un Curtis; plus tard elle fonde avec A. Adams le «Groupe F/64 » (groupe plus fictif qu’il n’y paraît en raison des entités dont il est constitué: l’avenir nous amènera peut-être à revoir notre analyse sur cette école). Elle rencontre tous les grands photographes de son temps et probablement recherche leurs conseils. Elle les photographie, mais ses portraits ne nous disent pas si elle a ressenti leur « moi ». Elle nous montre les fleurs exotiques de Californie et nous ne pouvons les regarder qu’en tant que fleurs exotiques, alors que nous souhaiterions ressentir une Imogen de chair. La technique, séduisante au premier examen de l’image, ne résiste pas à la seule ressemblance et nous laisse sur notre faim: nous aimerions voir dans son œuvre la photographie d’une botte d’oignons ou d’une tresse d’ail ! Elle répondait à Paul Hill, chargé d’une enquête pour le numéro 10/75 de la revue Caméra : «Je suis d’avis qu’un brin d’humour n’a jamais nui à personne. Je pense que l’on peut plaisanter avec quelqu’un qui vous dirait : Mais vous êtes en train de photographier le mauvais côté de mon visage. Si aujourd’hui on me disait semblable chose, je lui répondrais simplement : la séance est terminée ». A la question : que trouvez-vous de fascinant dans le portrait ?, elle répond d’un trait: « l’argent, l’argent, encore l’argent, cette spécialité n’est pas autre chose qu’un gagne-pain. Cela pourrait laisser penser que je suis avare mais, en vérité, je n’ai jamais réclamé les honoraires qui m’étaient dus ». Voilà des mots qui donnent fort à réfléchir. Est-ce de l’espièglerie, de l’humour ou de la franchise tout simplement, mais cela n’exclut pas le jugement, et celui d’Imogen Cunningham est parfois abrupt et peu nuancé: c’est souvent ce dont souffre la photographie.
Quoi qu’il en soit, les honneurs n’ont pas été ménagés à la petite dame de Green Street, à San Francisco; elle laisse une œuvre qui appartient désormais à l’histoire, et le temps certes la décantera; mais elle restera d’un exceptionnel intérêt en raison des grandes leçons que l’on peut en tirer.

Jean DIEUZAIDE
* «Groupe F/64 » (symbole de la plus petite ouverture du diaphragme), mouvement promoteur du « purisme », de l’approche directe du sujet et de la netteté de l’image, vers 1930.