Alexandre Rodchenko

Alexandre RODCHENKO, une forme de pensée vers l’art moderne.
1 au 31 décembre 1977


Vaste sujet en vérité, que l’on peut à peine survoler dans ces quelques lignes.
Au cours des années qui précèdent la révolution d’octobre, les milieux artistiques de Moscou et de St-Pétersbourg foisonnent d’idées futuristes dont les retombées influencent nettement les formes de pensée de l’art moderne de nos jours.
Entrer dans le détail n’est pas notre propos, mais il appartient à la vocation du Château d’Eau de noter, à travers la photographie, le rôle important, pour ne pas dire capital, joué par l’esprit d’Alexandre Rodchenko. Il suffit d’ouvrir un livre sur l’art figuratif ou un catalogue d’exposition en Union Soviétique, à. partir des années vingt, pour relever ses nombreuses activités: ingénieur, journaliste, enseignant, sculpteur, peintre, designer, metteur en scène et photographe.
Reçu avec beaucoup d’enthousiasme par ses amis, le poète Maïakovski, le sculpteur Tatline, Eisenstein metteur en scène, Meyerhold homme de théâtre, etc. .., ses premières photographies (1924) sont largement diffusées dans les revues de l’époque. « Pour nous, écrit Suzanne Page, directrice de l’A.R.C., portraits, reportages, architecture ou paysages urbains constituent un témoignage de grande importance sur la conception responsable et interventionniste du rôle de l’artiste et de la photographie de l’époque, et sur la place qu’y tient Rodchenko comparée par certains à celle d’Eisenstein pour le cinéma » (*).

Les grands bouleversements provoquent l’effondrement de notions que l’on croyait immuables; en échange, ils sont générateurs de concepts témoignant des nouvelles réalités sociales et culturelles. Le «constructivisme» de Rodchenko est né du «grand chambardement»; il est plus une idée directrice qu’un crédo artistique: les problèmes esthétiques sont relégués au second plan et les mouvements décoratifs antérieurs bousculés. Il s’agit de faire un art résolument neuf, défini seulement par les impératifs de développement de la société nouvelle et par le principe du «fonctionnel »: « la photographie d’une usine nouvellement construite, n’est pas pour nous une simple photographie de bâtiment, écrit Rodchenko (**), une nouvelle usine sur une photographie n’est pas simplement un fait, c’est le fait de la fierté et de la joie de l’industrialisation du pays des soviets et il faut trouver « comment photographier » cela… La révolution en photographie, c’est lorsque, grâce à la qualité: « Comment c’est pris », le fait photographié agit si fortement et si inopinément de toute sa spécificité photographique que, non seulement il peut concurrencer la peinture, mais qu’il montre à chacun un procédé absolument nouveau pour dévoiler le monde dans la science, la technique et dans la vie quotidienne de l’humanité d’aujourd’hui. Ce n’est pas parce qu’elle est esthétique que nous nous battons contre la peinture de chevalet, mais parce qu’elle est dépassée, qu’elle est faible à refléter la technique, qu’elle est encombrante en un seul exemplaire et qu’elle ne peut servir les masses. En fait, ce n’est même pas contre la peinture que nous nous battons (elle se meurt d’elle-même), mais contre la photographie « façon peinture », «d’après peinture », « façon eau forte », «façon gravure », «façon dessin », «façon aquarelle ». Cette déclaration, dans son principe, paraît analogue à celle prononcée par Stieglitz à la même époque, mais les motivations n’ont rien de commun. Je crains aussi qu’à travers les quelques photographies qu’il nous est permis de montrer on ne trouve pas tout à fait l’application des principes énoncés: l’exposition Rodchenko reste à faire.
Considérons seulement pour l’instant l’activité du mouvement: les fréquents contacts des artistes Russes avec les milieux allemands contribuèrent à une rapide diffusion des idées « constructivistes » en Europe : c’est au Bahaus qu’elles deviennent une synthèse, marquées par la réussite totale d’un enseignement tourné vers le rationnel et le fonctionnel. Cette école des « Arts et Techniques » (et non des « métiers ») est l’œuvre d’un remarquable ensemble d’artistes et de théoriciens: Klee, Kandinsky, Moholy-Nagy (dont les photomontages sont inspirés d’Alexander Rodchenko), Gropius, etc… Ils font évoluer le mouvement au-delà de ses bases, le «constructivisme » devient le style du XXe siècle avec le développement fulgurant des grandes cités américaines.
Dans le domaine des arts appliqués, il est la source d’une véritable révolution des principes décoratifs; l’esthétique du «fonctionnel » tend à simplifier les formes à l’extrême : c’est à cet esprit que la typographie moderne doit aussi son essor et le photomontage son invention: l’inventeur c’est Rodchenko.
En assumant le difficile héritage de la première abstraction et face à lui, le «constructivisme » a su s’élever au-dessus des recherches de tous les mouvements « Art Nouveau » qui l’ont procédé. Il a montré que ce n’est pas l’invention formelle qui crée nécessairement le style mais l’esprit qui fonde une nouvelle méthode de pensée.

Jean DIEUZAIDE
(*) Ce sont les photomontages de Rodchenko qui influencent l’esthétique formelle du cinéma d’Eisenstein. (**) « Mise en garde », article écrit par Rodchenko dans la revue « Novyi Lef », n° 11, de 1928.