Jean-Claude Gautrand

Jean-Claude Gautrand, accusateur, moraliste et poète
6 octobre au 2 novembre 1977


La préparation de la première exposition de la saison est toujours un nouvel apprentissage, quelle que soit l’expérience acquise ou les rapports avec l’auteur à présenter.
Malgré l’amitié qui me lie à Jean-Claude Gautrand, je savais qu’il me serait difficile de présenter cet homme «fascinant », selon Jean Vacher. Très connu des milieux photographiques avec une œuvre ne laissant personne indifférent, et de nombreux articles lui ayant été consacrés, parler de lui d’une manière originale sans le trahir ou sans trahir sa rigueur est un problème.
Sa force est un dynamisme surprenant les mieux avertis: on le retrouve dans sa responsabilité de chef de famille, dans son métier, dans son activité de journaliste spécialisé (ses critiques sont suivies avec beaucoup d’intérêt dans les nombreux journaux français et étrangers auxquels il collabore depuis qu’il est devenu maître en photographie), dans son combat politico-moral en retrait de toutes compromissions.
Jean-Claude Gautrand est ce que j’appellerais un passionné: soit dans son amour pour la «petite reine », le samedi au Bois de Vincennes, soit pour ses fourneaux quand il reçoit ses amis, soit pour ses goûts ou ses opinions; rien n’est fait à demi: la photographie, n’en parlons pas! Engagement et dynamisme sont les deux mots force de sa vie.
Son éthique est simple: s’engager demande réflexion; qui dit réflexion dit photographie (1) ; qui dit photographie dit critique, par elle on apprend à mieux voir; mais pour avoir le droit de critiquer ou d’accuser il faut être soi-même homme exemplaire; à cette condition seulement on est autorisé à faire remarquer l’erreur dont on a conscience. Jean-Claude Gautrand a choisi pour ce faire l’écriture photographique; directe, facile et agréable à lire, elle n’en est pas moins incisive, percutante sans être nécessairement brutale; elle s’adresse à nous tous mais en particulier aux «aveugles », ceux qui restent indifférents aux erreurs des autres, ou ceux qui s’obstinent à ne pas voir les leurs afin d’en commettre de nouvelles à leur aise et en toute liberté.
Aussi bien par instinct que par raison, le Chevalier Gautrand, ce Viking de pure race, sacrifie donc sa vie à la photographie; ses conquêtes ne laissent personne indifférent et, fort heureusement pour nous, il n’en est pas à la dernière. Conscient de ce que l’on ne peut cerner rarement en une seule image, un problème qui vous tient à cœur (nous ne lui en connaissons que très peu d’isolées), notre auteur a choisi de s’exprimer, depuis une dizaine d’années, par la série. I I est un des premiers en France à l’avoir adoptée (même avant Duane Michals) et reste un maître en la matière : « Un sujet ne se dévoile que petit à petit, il faut tourner autour, l’inventorier, l’investir, démontrer son mécanisme… et je peux ainsi restituer son corps, son mystère, ses rapports avec l’environnement et surtout avec moi-même », dit-il.

METALOPOLIS (1964); une de ses premières angoisses devant un monde de fer et de béton, ceinture des villes modernes dont il accuse le caractère oppressant.
TOTEM (1965); une vision hiératique, parfois effrayante de reflets photographiés et traités au trait, renforcés par la fascination de la symétrie. LE PETIT POUCET (1966); promenade autour de sa fille Brigitte.

A LA RECHERCHE D’UN VISAGE (1966); problème personnel très douloureux face à la mort.

LES FILETS (1966) et LES GRAMINEES (1966); un graphisme éloquent, première manifestation de l’élément majeur de son style, comme pour nous persuader de l’authenticité de l’écriture photographique.

GAZOVILLE (1966); la robustesse, pour ne pas dire la force agressive, inquiétante même, de l’élégance fonctionnelle des ferrailles et tubes de l’usine.

LA MORT DU PIN (1967) ; un sentiment humain face à la souffrance d’un pin condamné.

LE GALET (1968) ; poème-image d’une grande beauté dans lequel Gautrand parait vouloir évoquer les mystères de la Création: c’est le poète qui se confirme; «il concentre sa science et sa sensibilité sur un simple galet, nous dit Jean-Claude Lemagny. II ne se lasse pas d’en palper les formes en lui faisant des caresses de lumière; il ne se lasse jamais d’assister à ses métamorphosas suivant l’heure ou l’endroit…, de la rigueur la plus puritaine, il tire tous les effets, sans oublier l’humour…, nous montrant que sa recherche créatrice peut être sans fin ». Avec cette série, Jean-Claude Gautrand semble reprendre son souffle pour mieux réfléchir, les séries suivantes sont davantage, en effet, un réquisitoire.
LES BOUES ROUGES (1970) dénoncent notre passivité devant le drame causé par les déchets industriels. Comme pour « Métalopolis », l’abstraction de certaines de ses images est un moyen, et non une fin, pour exprimer ses colères rentrées: elles sourdent dans l’ombre, devant l’incohérence de ce monde à la soi-disant recherche du bonheur ».

LES MURS DE MAI (1968); objet de son premier livre dans lequel il cite André Malraux dans «l’Espoir»: « les Cathédrales butaient pour tous, avec tous, contre le démon… il faut dire aux artistes, vous avez besoin de parler aux Combattants? Non ? – Bon, faites autre chose. Oui ? Alors voilà le mur, le mur mon vieux, et puis c’est tout… nous ne créerons pas de chef-d’œuvre, ça ne se fait pas sur commande, mais nous créerons un style ».

L’ASSASSINAT DE BALTARD (1971) ; objet de son deuxième livre, un reportage beaucoup plus humain qu’il n’y parait, à travers un cri déchirant contre une époque irrespectueuse de son héritage et symbolisant un monde qui s’écroule.

Enfin, LES FORTERESSES DU DERISOIRE (1973-1976); son troisième album: un travail de bénédictin d’une rare qualité, nous montrant comment un orgueil féroce, bâti sur la mort du prochain à grands frais, est battu en brèche par la nature; c’est la grande leçon de morale ressentie par Jean-Claude Gautrand et qu’il veut nous faire partager en prenant la réalité à pleine gorge.
II faudrait aussi parler de ses écrits, je ne citerai que celui sur les photographes de « La Commune ».

Chaque fois Gautrand cherche à épuiser toutes les ressources de son sujet, «il tourne autour de lui, l’observe, le caresse si besoin est, et puis, soudain, le pénètre jusqu’au cœur» pour nous le jeter à la face fermement mais humainement.
Est-ce que le poète prend alors le pas sur l’homme engagé? Je ne le crois pas, certains esprits chagrins auraient tendance à confondre en effet la manière de Gautrand avec un certain laxisme esthétisant: quand on connaît l’homme on ne peut partager cette ambiguïté; le message d’une image remarquable et toujours mieux reçue.
Tout simplement, et je tiens à le dire très haut, l’œuvre de Gautrand se dresse comme celle d’un accusateur et d’un témoin, mais aussi d’un artiste «dont le talent ne fait qu’un avec son courage et ses convictions ».

Jean DIEUZAIDE

(1) Réflexion: miroir au sens philosophique