Georges Raillart

Georges RAILLART, le père tranquille de la photographie
15 juin au 15 juillet 1977


A la fin du siècle dernier et au début de ce siècle, « les arts et métiers graphiques » ont suscité un très grand enthousiasme. II ne faut pas oublier que la reproduction mécanique avec l’héliographie a devancé la photographie. C’est en cherchant la reproduction photomécanique de l’image, obtenue par la caméra obscura, que Nicéphore Niepce a découvert la photographie. La reproduction du portrait du Cardinal d’Amboise, une des toutes premières images obtenues par notre illustre chercheur, était un véritable cliché de métal à passer sous presse.
II n’est pas rare de trouver dans la biographie de photographes connus, nés dans le premier quart de ce siècle, leur début par la photogravure: c’est le cas de Robert Doisneau.
Lorsque, le 15 septembre 1928, le jeune Georges Raillart, à peine âgé de 14 ans, demanda à sa mère de le présenter à «La Dépêche du Midi » pour être « apprenti photograveur et non typographe » précise-t-il bien, il était déjà sur la voie qui devait le mener à la tête du service photographique de notre grand quotidien régional.
Aujourd’hui, Georges Raillart, avec sa forte personnalité, est une figure bien toulousaine, unanimement apprécié aussi bien sur le plan de l’homme que sur celui de ses images. Discret, loyal, fidèle, mais sans faiblesse, il est un des piliers de cette haute maison dont il partage la vie et a bien connu les visages qui en ont forgé l’histoire: en particulier ceux de Maurice et Albert Sarraut et celui du regretté Jean Baylet.

Notre ami fêtera, en 1978, 50 années de « bons et loyaux services » à la Dépêche du Midi. Nous aurions pu programmer une exposition de son œuvre photographique à cette date, mais le privilège d’être le doyen estimé des reporters photographes du Midi n’attend pas; noblesse oblige.
Plus de trois cent mille fois, l’index de sa main droite, commandé par une volonté précise et sans défaillance, a déclenché l’obturateur des appareils à plaque du début de sa carrière, ou ceux plus sophistiqués d’aujourd’hui, afin d’enregistrer la vie de Toulouse et de la région : une précieuse iconographie à laquelle les historiens feront référence.
En fait, Georges Raillart, homme de caractère, net comme son visage coloré, éclairé de deux yeux bleus qui vous regardent, une commissure esquissant à peine un sourire, celui que lui a appris le destin, a consacré sa vie à la photographie; il lui a même fait serment de « mourir un appareil sur la poitrine»; ne souriez pas, pour lui l’éthique d’un métier et celle d’une vie empruntent toujours le même chemin : celui de la dignité dans l’honneur.
II a compris qu’un photographe doit être d’abord un œil qui voit avant d’entendre; que, pour un reporter, le fait rapporté ne vaut que par cet œil, capable de surprendre, d’évaluer, de choisir avant que l’objectif fixe et transmette l’image.

Quels que soient les faits et en quelque lieu que ce soit, l’œil méthodique de Georges Raillart les a captés avec la même amoureuse précision. Plus de trente-cinq ans d’expérience personnelle, de chasse au document ou de recherche du reflet de la vie n’ont fait que faire croître en lui la curiosité, le goût de la vérité humaine saisie à sa source: des « soldats du feu » aux « gitans de Ginestous » en passant par tous les aspects petits et grands de la vie toulousaine et de notre Midi, le Père tranquille de la photographie a su se faire admettre; il en a rapporté une vaste moisson d’attitudes quotidiennes, de comportements, de mentalités pleins d’émotions à revivre.
Au-delà de cette manière de voir et de penser, on ne peut pas ne pas remarquer un humour tout naturel, attentif, chargé de tempérer au 1/500e de seconde ce qu’il peut y avoir parfois de trop émouvant ou de tragique sous-jacent dans certaines de ses notations en images de la vie quotidienne.
Dans la même ligne, il faut ajouter la fête de la lumière où l’aventure qui flotte impalpable, dans l’air, donne à rêver à pleins poumons et incite à prendre à bras le corps la chance qui se présente. Celle de Georges Raillart est légendaire et ses confrères la lui envient sans comprendre qu’elle se mérite par la réflexion apportée à la connaissance et la pratique du métier, une notion trop souvent oubliée. « La chance, dit-il lui aussi, on se la fait, mon appareil est toujours prêt à enregistrer l’imprévu: il fait partie, c’est bien connu, de la règle de jeu du photographe. J’appréhende le moment, car je sais par expérience, et m’abstiens de photographier jusqu’à ce qu’il se produise ou non … pendant que d’autres confrères sont en train de charger leur appareil ». « Heureux les artisans d’autrefois qui ne connaissaient pas le doute, soit parce que leur savoir venait du savoir proche, soit parce qu’ils avaient la fierté de leur savoir nouveau ».
Depuis plus de trente-cinq ans, ma vie professionnelle côtoie celle de Georges Raillart et il m’a semblé juste de vous dire ce qu’est la sienne et de montrer les deux registres de son œuvre au Château d’Eau : d’une part le reporter éclectique par essence se devant de ramener à tout prix le document quel que soit le sujet, les intempéries, la lumière ou la fatigue; d’autre part le poète auréolé d’une réputation enviée au sein des membres de la Fédération Internationale de l’Art Photographique. Un bel exemple à proposer aux jeunes photographes journalistes d’aujourd’hui.

Jean DIEUZAIDE