Pierre Cordier

LES CHIMIGRAMMES DE PIERRE CORDIER
3 au 31 mai 1977

Du point de vue technique, je tente d’apporter dans le domaine de la photographie des techniques nouvelles (chimigrammes, cinégrammes, etc…). J’essaie d’emprunter certaines techniques particulières à la peinture, à la gravure, à la lithographie, à la céramique, à la sérigraphie, à la photographie, etc…, et de les adapter à la chimigraphie. Je tente d’exploiter systématiquement les possibilités des matériaux sensibles et des produits chimiques photographiques.
« En matière de création, je cherche à exploiter systématiquement, dans le cadre de ces techniques graphiques spécifiques, la notion de hasard, les structures aléatoires, les « oeuvres ou-vertes ». Je tente d’explorer l’espace ambigu qui sépare l’abstraction de la figuration, de chercher les «seuils différents » (par les «cinégrammes », les «chimigrammes »). Je cherche à donner une expression graphique aux produits localisateurs utilisés, pro-duits secs, gras, cassants, poisseux, mous, durs, etc…: faire le «chimigramme» d’un produit comme on fait sa photographie.
« Quant à la forme, je me propose de choisir les motifs soit dans la nature, comme le peintre, soit de m’inspirer de peintures, de photographies, soit de traiter chimigraphiquement mes photographies, soit de laisser la technique chimigraphique nous révéler, par ses propres moyens, d’« inattendues images de l’inconnu » (Magritte), nous présenter de fausses photographies d’un monde imaginaire, improbable, invraisemblable et inaccessible.
Pierre Cordier

Le Château d’Eau, ouvert depuis trois ans, poursuit la voie qu’il s’est tracée, à savoir, présenter l’œuvre de photographes motivés par une essentielle sincérité d’intention, quelle que soit la voie choisie en photographie – c’est ce qui fait à la fois le charme et la nécessité de ce métier – il y en a de multiples: depuis la photographie professionnelle qui doit être à la fois didactique et plastiquement belle, jusqu’à la photographie de recherche authentique par définition, si l’auteur est passionné et de bonne foi (c’est ce que je souhaite pouvoir montrer et prouver par nos futures expositions). Dans la photographie de recherche, les visiteurs du Château d’Eau doivent maintenant savoir qu’il existe une photographie sans caméra; outre-Atlantique on l’appelle la « lensless-photography ».
On se souvient de cette gravure publiée vers 1830, portant en légende « le miracle du soleil » : elle représente un musulman de Constantinople montrant sa poitrine nue sur laquelle se découpe en clair le dessus d’une main, celle posée par son ami à ce même endroit alors que le soleil dardait au plus fort. « En fait, explique Pierre Cordier, les images sans caméra ont été réalisées avant l’invention de la photographie proprement dite. On a remarqué depuis longtemps l’influence de la lumière sur les matières, par exemple, lorsqu’on enlève un tableau du mur, on peut constater que le papier peint est plus foncé à cet endroit, il n’est pas fané, c’est un «photogramme ».
Le photogramme, dans le langage photographique, est l’image obtenue en chambre noire, en déposant un objet sur un papier sensible; on expose le tout à la lumière du laboratoire et on développe de la manière la plus traditionnelle. Les grands inventeurs de la photographie, Hippolyte Bayard, Fox Talbot, avaient fait des photogrammes avec des fleurs, des plumes, des bouts de tissus, etc… Christian Shad, Moholy Nagy les ont redécouverts plus tard, vers les années 1920, et Man Ray baptise les siens des « rayogrammes ».
Un procédé nouveau a été inventé par Pierre Cordier en 1956 et, avec son ami le professeur Otto Steinert, maître de la «Subjective photography », ils l’ont appelé « Chimigramme ». C’est un moyen encore plus simple que le photogramme de faire de la « lenslessphotography ». Plus simple car on peut le réaliser à la lumière du jour, plus vaste car les produits chimiques de photographe, réagissant naturellement par oxydation sur les surfaces sensibles, donnent de somptueuses couleurs.
«Chimigramme », le mot paraît un peu savant et nous intrigue mais, décomposé étymologiquement, il nous rassure de toute participation scientifiquement sophistiquée et rejoint immédiatement celui d’une forme d’art contemporain, magique par certains côtés, mais réservé au domaine de la photographie.
Cordier, après avoir réfléchi sur son matériel de photographe, le détourne de ses fonctions premières, le simplifie en quelque sorte et obtient les effets plastiques inconnus avant lui, tout au moins des peintres; les possibilités sont nombreuses: soit faire réagir des papiers photographiques courants et l’œuvre est unique, soit faire réagir des surfaces négatives (films ou plan films) et multiplier les tirages; avec un style donné, Cordier aurait pu se laisser aller à la série, heureusement ce grand bonhomme (il dépasse 1 m 90…) en a horreur. Son propos est de s’attacher simplement à résoudre, à chaque nouveau chimigramme imaginé, les problèmes techniques qu’il pose: « ainsi je me constitue tout juste maintenant un espèce d’alphabet avec lequel parfois j’arrive à faire un mot… peut-être un jour écrirai-je une phrase!!! Je prends beaucoup de temps pour me documenter sur des tas de choses, la peinture, la musique, le cinéma expérimental et l’enseignement» (il est professeur de photographie depuis 1964 dans une école de réputation européenne: l’Abbaye de la Cambre à Bruxelles).
« Formes inqualifiables comme les figures bizarres tracées par hasard sur de vieux murs, phénomènes naturels, déchirures du vent, alvéoles de la pluie semblent être rendues visibles par le mouvement même des chimigrammes; on ne peut les décrire que par approximation, telle une présence obsessionnelle d’un déjà vu, une pierre précieuse, la paroi d’une grotte, un iceberg translucide, une coupe historique ou une cosmogonie éclatante que l’on imaginerait. Selon la nature, les produits utilisés s’organisent dans la couleur en géométries délirantes, à la Escher » (Carole Naggar).
Cordier, en 1963, essaye de se situer face à la réalité et, sous forme de reproche, se pose la question : «qu’est-ce-que la Réalité ? »; et il invente le photo-chimigramme en forme de réponse. Le procédé décuple son champ d’action et lui permet de traiter dessins, gravures, photographies ou films lui appartenant ou appartenant à d’autres artistes connus, soit d’une manière sérieuse, «l’Hommage à Muybridge », soit le plus souvent ironique, «l’Hommage à Nonyme s: de banales têtes prélevées dans un quotidien se mettent à ressembler comme des frères aux créatures imaginées par Dubuffet pour l’Hourloupe.
L’œuvre de Pierre Cordier pose un problème qui devrait être résolu depuis longtemps car il montre combien il est vain de l’avoir posé: il est évident qu’elle s’apparente à l’œuvre du peintre ou du graveur et qu’elle contribue à entretenir un certain flou dans la définition des frontières photographie-peinture.
« De nos jours, nous dit Pierre Cordier, photographes et peintres empruntent presque tous la voie optique… ; j’obtiens des effets picturaux avec les produits photographiques, sans caméra et je porte l’étiquette photographe, alors qu’une certaine quantité de ceux qui s’appellent peintres ont utilisé et utilisent la photographie avec caméra » (sans parler seulement des hyperréalistes). Le phénomène est encore trop jeune, l’histoire seule tranchera et dira : il n’y a pas de frontière, il y a des artistes, point final.

Jean DIEUZAIDE