Alberto Schommer

LES PORTRAITS PSYCHOLOGIQUES D`ALBERTO SCHOMMER
15 mars au 15 avril 1977

« La photographie, art contemporain par excellence, représente la véritable continuation de la tradition picturale, mais avec un plus vaste champ d’action ». C’est une petite phrase de Denis Brihat. Elle prend toute son importance auprès de l’étude de l’œuvre de Schommer, qui se situe, comme celle de Luis Bunnel, dans la plus pure tradition de nos voisins les peintres espagnols des XVIIe et XVllle siècles.

La photographie, en Espagne, est présente depuis ses débuts, en qualité et aujourd’hui en nombre, avec le même esprit de contraste et de synthèse. Elle semble elle aussi, comme la peinture, capable de résonner au-delà de son époque en éclairant d’un jour singulier l’extrême individualité des caractères et l’éternelle tragédie de la condition humaine.
II y a en effet dans l’œuvre de Schommer quelque chose de «goyesque »: son œuvre nous saisit, surtout en «ces» moments de l’histoire d’Espagne où elle nous paraît tras los montes, réalité de tous les temps.

Comme pour les «caprices », les « portraits psychologiques » dépassent le stade purement critique en dévoilant ce que l’idéologie réformiste et optimiste ne soupçonnait pas: le côté caché du fond de l’homme où règne l’homme. Les contrastes brutaux entre les symboles et la personnalité des personnages de Schommer en rapport avec le monde deviennent un exercice libre, au service d’une évidence presque obsédante et comparable à l’écriture d’un Goya.
C’est en 1972 que le directeur de la grande revue «A.B.C. e de Madrid lui propose de réaliser des portraits de personnalités de la politique, des lettres et des arts, pour être publiés sans commentaires, en pleine-page, dans la revue du Dimanche.

La proposition n’est pas dénuée d’intérêt, quoi qu’offrant, on s’en doute, certaines difficultés à surmonter. La première: celle de sortir de la banalité du portrait classique et faire une œuvre originale. On se souvient des portraits de Philippe Halsmann faisant sauter le monde entier sur un ring à ressort. On se souvient aussi de la série individuelle, du magazine « Quick »: les membres du gouvernement Allemand tenant à tout de rôle, au-dessus de leur tête, une sphère gonflée et peinte en noir, symbolisant le monde.
Tout cela ne paraît pas possible à réaliser en Espagne… et pourtant Alberto est le premier surpris devant les félicitations du directeur de la revue lorsque, six mois après, il apporte ses premières images: sur le champ le directeur baptise la rubrique « Portraits psychologiques », et elle fut un succès pendant 2 ans.
La deuxième, celle du choix des personnalités; la liste proposée est sérieusement amputée… et on suggère à Schommer de la compléter autrement.
La troisième, la plus laborieuse et la plus complexe, celle de focaliser la personne; l’étudier par son comportement au sein de la société, de ses écrits, de son passé, de sa famille, de ses distractions, etc… Après quoi, entrer en contact avec ses proches, leur faire comprendre et admettre le bien-fondé de l’opération.
Le jour convenu pour la photographie, le patient fait connaissance avec le photographe en même temps qu’il se trouve en présence du décor préparé à son intention : une symbologie élaborée en forme de synthèse pour donner en une seule image tout le complexe appareil d’une personnalité. Schommer a exclu l’idée de montage photographique, il veut des images prises en l’instant, frappantes, parfois agressives, sans aucune concession, même à des effets plastiques. Je conçois combien devait être exaltant le combat entre le photographe et le photographié: l’un cherchant à faire l’analyse la plus parfaite du personnage; l’autre cherchant à admettre la synthèse qui lui était proposée comme étant l’image de ce qu’il représente dans l’esprit de ses concitoyens.
L’attitude de Schommer devient de ce fait doublement psychologique et il ne s’en cache pas dans les commentaires qu’il est amené à faire dans le très beau livre édité par la suite. « Je ne pense pas révéler de secret, écrit-il, en déclarant que tout ce qui paraît complexe, insolite, ou inexprimable dans mes portraits, que ce soit ce qui se trouve peint sur les fronts ou ce que l’on voit sur les affiches, y compris les orages, ne figurent pas seulement comme fond de décor, mais comme fond de l’expression de l’image, le reste étant la forme: cette symbolique se trouve à priori dans le personnage, ou bien l’entoure consciemment ou inconsciemment et c’est sans doute vrai. En effet, en acceptant de jouer le rôle proposé avec l’idée et ses symboles, l’intéressé semble croire qu’ils sont vraiment les siens, – très peu ont refusé -; par contre, les mêmes idées et symboles sont organisés pour qu’ils soient perceptibles de façons opposées ou, tout au moins, différents à ceux qui sont à l’extérieur de ce jeu ».

Schommer ne peut expliquer comment sont nées dans son esprit «las fotos psicologicas » et se contente de raconter en deux lignes, avec esprit, l’anecdote de chacune d’elles. «Il paraît comparable, écrit le docteur Rof Carballo, l’une des personnalités photographiées, à un prestidigitateur qui sort de sa manche as et épées et plante là la psychologie du personnage ».
En réalité, et c’est une thèse que je défendrai toujours, la photographie est une forme de philosophie; la psychologie de Schommer est la psychologie de son art qui sait entrer dans un des mystères les mieux gardés de l’homme: son moi profond; il aiguise l’aspect que les autres se font du personnage en le surprenant toujours et parfois même en l’irritant. La science du portrait a passionné beaucoup d’artistes et révélé beaucoup de choses profondes: la photographie va plus loin en faisant découvrir ces sillons qui tracent, à notre insu, nos passions sur nos visages et sur nos cœurs.
Le génie de Schommer, il ne faut pas l’oublier, au-dessus de toutes les intentions, le révèle aussi à lui-même. Les portraits des autres sont aussi son portrait le plus sincère, ingénu, complexe, curieux et, avant tout, celui d’un grand artiste.
Jean DIEUZAIDE