Marc Riboud

Marc RIBOUD… une œuvre au-delà du témoignage…
8 au 28 février 1977

La fleur ... et la baïonnette, West Point, Washington, 1967
La fleur … et la baïonnette, West Point, Washington, 1967

… et, au-delà du témoignage de tous les événements sociaux liés à des questions politiques, il y a une fois de plus l’homme: élancé, la cinquantaine, jeune, cheveux grisonnants, le visage discret… et puis la voix, une vois franche, chaleureuse: elle est à mon sens substance importante à souligner pour ce qu’elle ajoute à ce dénominateur commun propre aux « photographes-photographes », quelle que soit leur naissance.
Marc Riboud l’est devenu à 29 ans, par vocation (lui aussi), en renonçant à une carrière toute faite, distinguée, celle d’un ingénieur.
Son ami Cartier-Bresson l’ayant souvent aidé dans ses travaux veut le «sauver », mais il est déjà trop tard; Marc, selon la photographie, était vendu corps et âme à la grande aventure de l’image.
Par un bel après-midi, l’ingénieur demanda huit jours de congé à son usine pour aller prendre quelques photographies en amateur… et il ne s’y montra plus jamais ! « Il aimait mieux, rapporte un rédacteur de « Photography », faire des « pictures » que des machines à faire des machines à faire des bouteilles ». La boutade est en pointe d’humour, aiguisée par un sens critique, ironique même, assez ressemblant au non-conformisme du jeune photographe. Le fameux Robert Capa ne s’y trompe pas et le prend sous son aile dès 1953: Magnum, cette dynastie qui refait le monde « rectangle par rectangle » depuis plus de trente ans, trouve en Marc Riboud un équipier qui porte en lui les règles de la maison : concilier l’honnêteté photographique à l’honnêteté du témoignage sans nuire à la personnalité des membres du groupe. Comme eux, il « regarde » et fait ce qu’il aime faire, mais la griffe est différente: sa vision, quoiqu’il s’en défende, est celle d’un plasticien et elle nous restitue, dans toutes leurs forces, l’émotion des situations tout en nous faisant partager son amour et sa foi en l’homme. Que ce soit en Chine, au Vietnam ou à Rome « il nous montre les hommes dans leur gravité, leur tendresse, leurs afflictions, leurs illusions, leur suffisance et leurs tentatives à se donner de l’importance ou se soustraire à la banalité quotidienne des choses: Riboud observe et il sourit. Mais il sait aussi ‘considérer l’homme avec le sentiment de «se » trouver avec eux dans le même «sac»; c’est l’homme qui le passionne perpétuellement et sans trêve et son œuvre porte déjà une allure virile, directe, sans fioritures: il est en passe de devenir un de ces photographes de qui d’autres confrères disent qu’il a énormément de chance; en effet, il y a des choses qui ne s’apprennent pas » (Karel Van Deren, 1955).
Marc Riboud a 20 ans de plus et rien n’a été démenti, bien au contraire: sa chance est devenue la nôtre à la lecture de ses reportages remarquables, par la rareté et la fraîcheur des images qui les composent. Il faudrait tous les retenir: celui sur le Vietnam du Nord, un visa obtenu après 18 mois de longue patience et sans doute grâce à la photographie (en couverture) montrant une jeune pacifiste tendant une fleur à des soldats baïonnette au canon; la sérénité du visage y est aussi surprenante que celle montrant des paysannes de vingt ans, nées avec la guerre et pour lesquelles la guerre est devenue réalité quotidienne, mais elles rient en travaillant. Pourrait-on l’imaginer sans ces images?
Et celui sur la Chine dont il est devenu spécialiste: il manifeste pour ce peuple en mutation profonde, dont nous ignorons presque tout, une espèce de tendresse et il s’efforce de nous la communiquer: u un mot venu du cœur tient chaud pendant trois hivers », ce proverbe chinois, nous dit Roméo Martinez, pourrait servir d’exergue à la subtilité de l’œuvre de Marc Riboud sur ce pays de la Grande Muraille; « il parvient à déjouer les tentations et les pièges de l’exotisme tout en saisissant ce qu’il y a de constant et de changeant… On a le sentiment qu’il s’est formé une idée très claire des gens et des choses avant de les cadrer dans son viseur… et en évitant cette sorte de sécheresse propre à l’esprit «géographie humaine » et défaut de la plupart des photographes ».
… Et tout n’est pas dit, loin s’en faut; la modestie de l’auteur nous en empêche, mais l’histoire s’en chargera. Elle parlera du pacifiste bien sûr, mais aussi de cette culture pleine de sensibilité, maîtrisant la composition-.et le rendu de la lumière; elle parlera du regard fasciné des hommes (et il le sera toujours) tant qu’ils pourront se pencher sur ces images. Elle parlera de fresque et n’emploiera plus seulement le mot de document…
… et, au-delà du témoignage, c’est un juste témoignage que rendra l’histoire à l’œuvre de Marc Riboud, l’un des tout premiers photographes français de sa génération.

Jean DIEUZAIDE