Manuel Alvarez-Bravo

LE MEXIQUE D’ALVAREZ BRAVO
5 octobre au 2 novembre 1976


Depuis sa naissance, la photographie traîne au pied un boulet que les photographes eux-mêmes lui conservent en employant par nostalgie, sans doute, le langage réservé à la peinture depuis des siècles. II est urgent d’en prendre conscience pour laisser enfin « sa » liberté à la photographie.
La force des images d’Alvarez Bravo devrait nous y aider: il était peintre, il a préféré la photographie, et tous les amis venus à lui reconnaissent unanimement qu’il est arrivé, par son œuvre, à des conclusions qu’avant lui aucun artiste Mexicain n’aurait pu imaginer.
L’exposition que nous vous proposons aujourd’hui surprendra, mais l’enseignement à en retirer est très grand, dans la mesure où l’on s’en laissera pénétrer; il faut avoir peut-être pour cela la même humilité et accepter de vivre comme son auteur, dans l’obscurité, loin des centres artistiques reconnus.
« De tout temps, m’écrit Roméo Martinez, il y a eu de grands photographes ignorés ou négligés par la critique et l’histoire, et dont l’œuvre est connue d’une minorité de gens, mais quand ceux-ci sont de grands humanistes ayant contribué largement à l’art de notre temps, tels que Garcia Lorca, André Breton, Antonin Artaud, Langston Hughes, Diego Rivera, Rufino Tamayo, Alfaro Siquieros, Clémente Orozco, Edward Weston, Paul Strand, Henri Cartier-Bresson, on peut s’attendre à ce que le succès d’estime devienne, avec le temps, le succès tout court… Tel a été le cas pour Alvarez Bravo ».
Avec le temps…, c’est une notion que l’on oublie un peu trop de nos jours; elle participe beaucoup à ces photographies tranquilles, mais fortes, d’un Mexique que nous aurions la tentation d’imaginer « plus explosif ».

Les Aztèques s’établirent donc à Tenochtitlan, le Mexico d’aujourd’hui. La grande ville s’éveilla lentement, nous dit André Breton, dans l’ombre de son passé mythologique entre Xochipilli, dieu des fleurs et de la poésie et Coatliene, déesse de la terre et de la mort violente: Celui qui aujourd’hui désire comprendre l’art du Mexique doit pouvoir, comme nous l’explique André Breton dans «Souvenir du Mexique », ressentir ce courant, ce fluide qu’il décrit « … comme étant le message suprême des tombeaux… que l’on charge d’électricité ». Les artistes de ce pays sont unanimes à le reconnaître, pour Pedro Calderon de la Barca, par exemple: « … Qu’est-ce que la vie ? Une illusion, une ombre, une histoire et le plus grand des biens est assez peu, car toute la vie est un rêve et les rêves eux-mêmes ne sont que des rêves. Quand la mort vous frôle on redevient cendres, alors pourquoi vouloir régner, puisque chaque roi doit s’éveiller dans le rêve de la mort? ».
A travers les siècles, la mythologie mexicaine demeure un rêve collectif, basé sur ce sens aigu de la mort; de nos jours, comme pour leurs ancêtres aztèques, la mort est la compagne, celle qui s’assied à côté de l’homme, de la femme et de l’enfant. Cette omniprésence peut surprendre notre pensée occidentale, mais elle rejoint après tout le désir inné de l’union en soi. Dans son analyse judicieuse du phénomène mexicain, à travers les photographies d’Alvarez Bravo, le conservateur de « l’Art Museum » de Passadena, Fred Parker, pense que le seul principe centralisateur de la philosophie de leur vie est cette aspiration à réunir le temps et l’éternité, l’individu et l’humanité, le mouvement et l’immobilité. L’artiste qui tente d’exprimer quelque chose d’aussi abstrait doit posséder l’essence même de l’héritage culturel mexicain. Alvarez Bravo est reconnu comme étant cet artiste; avec sa sensibilité intuitive et son sens de la photographie, il lie le temporel à l’intemporel et la notion de temps s’estompe et perd sa signification matérielle.
Ses connaissances de la nature humaine nous obligent presque à reconnaître dans ses portraits anonymes et isolés l’humanité toute entière; pour lui l’individu, dans son existence et sa temporalité, est tout simplement une partie anonyme du monde des êtres. Par la photographie qu’il domine techniquement, Alvarez Bravo réussit à s’exprimer beaucoup mieux que d’autres ne l’ont fait dans son pays même: ses images vont bien au-delà d’une simple reproduction de ce qu’il voit et nous plongent dans des rêves où semblent s’éveiller des relations invisibles entre des objets visibles… « une poésie profonde et discrète, une ironie désespérée et raffinée, semblable à ces particules suspendues dans l’air et rendues visibles par un rayon de soleil dans un endroit sombre: l’émotion est là, tout près, tandis que les particules nous frôlent de leur vol lent et continu et semblent nous saluer ». Cette dernière image, écrite en 1945, est de Diego Rivera.
Me pardonnerez-vous, ami Lecteur, de faire de nombreux emprunts à ceux qui ont pratiqué Alvarez Bravo ? Comme la plupart d’entre vous, je ressens ce mystère fascinant qui se dégage de ses photographies parfois envoutantes; alors, dans le souci de ne pas vous entraîner inconsciemment, je me pince pour savoir si je ne rêve pas à mon tour à Coatliene ou à Xochipilli. Rassuré, je me pose la question…. Comment? Quel photographe est-il? La réponse est simple.
Pour Alvarez Bravo, la photographie est non seulement un moyen de représenter, mais aussi un moyen qui mène à la connaissance. Pour lui, la valeur d’un photographe nécessite deux « mesures »: il les met en équation permanente, soit pour lui, soit pour juger les autres dans son rôle de professeur.
– une: les images doivent montrer un rapport réel entre leur contenu et la découverte visuelle;
– deux: le photographe doit répondre sa vie durant de cette exigence en évitant à son habileté technique de l’emporter sur sa faculté de rencontrer l’inattendu.
La leçon est à retenir: j’espère qu’elle vous aidera, comme à moi-même, à mieux comprendre « l’exacte tristesse produite par l’ombre et la pénombre sur les paysages quotidiens d’Alvarez Bravo, à travers portes et fenêtres de l’intemporel mexicain ».

Jean DIEUZAIDE.