Beatrix Von Conta

L'enfant aux confettis, 1976
L’enfant aux confettis, 1976

Béatrix von Conta se destinait d’abord aux arts plastiques et à l’histoire de l’Art. Mais l’interprétation, l’analyse des œuvres d’art et des styles, le côté spéculatif en somme, de ces études, ne satisfaisant pas en elle son profond besoin de faire, de créer quelque chose de ses mains, elle pratique le plus possible dessin, peinture, poterie, batik, etc… Elle est alors imprégnée des peintures de Rembrandt, de la Tour, des sculptures romanes, de celles d’Henri Moore, des dessins de Goya et de Michel-Ange. Elle perçoit tout particulièrement chez ces artistes leur sens extraordinaire de la lumière, l’utilisation qu’ils en font.

La photographie est pour elle, à cette époque, un moyen d’expression parmi d’autres, un autre moyen pour dessiner et pour donner libre cours à une imagination très portée au surréalisme et influencée par Dali, Chirico et Goya. Elle ignore alors l’histoire de la photographie, ne connaît que très peu de photographes et apprend tout par des livres et des erreurs, ou des succès.
Une bourse d’études lui permet de séjourner en France et, séduite par la lumière et la mentalité méditerranéennes, elle choisit Aix-en-Provence. C’est à cette époque que la photographie prend pour elle une importance prépondérante.
Sa première exposition à Aix, en 1973, à la Galerie « l’Etoile », lui vaut de nombreuses rencontres dont celle de Jean Bernard, puis de Denis Brihat et de Jean-Pierre Sudre. Elle décide d’abandonner ses études.

Fortement attirée par la photographie en couleur et par certains procédés s’approchant de la peinture, elle suit en 1974 un stage expérimental chez Martha Hoepffner, à Kressbronn, au bord du Lac de Constance. Elle s’intéresse beaucoup alors aux photographies de mode surréalistes de Guy Bourdin et Art Kane.
Rentrée en France, Béatrix von Conta décide de s’installer professionnellement à Aix. A partir de ce moment-là, les événements se bousculent. Elle découvre les «Grands» Weston, Adams, Stieglitz entre autres, qu’elle admire profondément sans que ceux-ci influencent notablement sa façon de voir et de photographier.
Sa participation aux Rencontres d’Arles, en juillet 1975, marque un moment capital : le contact personnel avec Kertez, Eva Rubinstein, Eugène Smith, est un choc. Particulièrement sensible à l’injustice et à la souffrance humaines, elle est bouleversée par l’inoubliable projection sur Minamata, commentée par Smith.
C’est également lors de ces Rencontres que Béatrix von Conta montre vraiment pour la première fois ses photographies. Jean Dieuzaide, en particulier, l’encourage avec une sincérité et une chaleur qui l’aident d’une façon décisive à sortir de sa coquille. Ralph Gibson lui conseille de s’essayer à faire des photographies sans regarder dans son viseur, des photographies peut-être moins bien cadrées mais plus spontanées. Pourtant, quoiqu’elle fasse son profit de ce conseil, l’instantané, le «bon moment », ne l’intéressent pas au premier chef, pas plus que les portraits arrachés à la foule par un téléobjectif. Elle cite volontiers, à ce propos, Harvey Stein: « Je n’ai que peu d’estime pour le moment décisif. Je cherche à entrer en contact avec les gens que je photographie, afin qu’une partie de leur vraie nature me soit dévoilée ». C’est pour cela sans doute qu’elle aime particulièrement les portraits de A. Newman, I. Penn, Diane Arbus, Bruce Davidson, Bill Brandt.
II est néanmoins très difficile, et du reste un peu vain, d’expliquer ses photographies par des influences précises, car, si elle a subi une influence, c’est tout autant celle, globale et diffuse, de tous les artistes qu’elle a étudiés ou simplement aimés, que celle de tel ou tel photographe.
Parmi les sujets d’élection de Béatrix von Conta on retrouve très souvent, sous des formes diverses, des traces : ombres, graffiti, dessins du vent sur le sable, visages ou mains marqués, traces de l’homme ou de la nature sur l’homme ou sur la nature, traces de vie ou de mort.
Ses images, très réalistes par certains côtés, ont toujours en même temps une dimension irréelle ou surréelle. Ses éclairages, généralement contrastés, sont cependant très modelés, sculpturaux quelquefois. Une lumière un peu lunaire baigne certains de ses sujets photographiés en plein midi. Elle utilise l’ombre, la sienne parfois, non pas comme absence de lumière, mais comme une présence. L’emploi dominant de courtes focales traduit sans doute l’attrait mêlé de peur qu’elle éprouve face au vide, en même temps que son besoin d’espace et de liberté. Voir, photographier, est pour elle une façon d’appréhender un monde insaisissable, de s’y mieux situer, de nommer sa peur de l’inconnu. Elle aurait pu dire cette phrase de Vincent Digerlando: «II n’y a souvent qu’un seul moyen de me libérer des images singulières que je porte en moi, c’est de les traduire en photographies ».
La faculté de travailler très vite lui permet, lorsqu’elle photographie des êtres humains, de saisir des situations, intérieures ou extérieures, les siennes autant que celles des autres, à leur point de plus grande tension.
Mais Béatrix von Conta refuse de se laisser enfermer dans une spécialisation ou un style trop bien définis: la photographie n’est pas qu’une technique, elle doit être aussi un art de vivre.

Didier BONNEL