Bill Brandt

Monographie de l'exposition de 1976
Monographie de l’exposition de 1976

« Le photographe doit avoir en lui et conserver les facultés de réceptivité d’un enfant qui observe le monde pour la première fois… Nous sommes tous généralement trop occupés, trop préoccupés, trop soucieux d’avoir raison, trop obsédés par certaines idées, pour être capables de nous arrêter et d’observer. Nous regardons une chose et nous croyons l’avoir vue. Et pourtant, ce que nous voyons n’est souvent que ce que nos préjugés nous préparent à voir, ou bien ce que notre expérience passée nous commande de voir, ou bien ce que nos désirs veulent voir. Nous ne sommes que très rarement capables de libérer notre esprit des pensées et des émotions qui l’encombrent et de voir, pour le simple plaisir de voir. Et tant que nous n’y parvenons pas, l’essence des choses nous demeure cachée».

II est indispensable qu’un photographe connaisse son objectif. L’objectif est son œil, c’est lui qui est responsable de la réussite ou de l’échec de l’œuvre. Le sens de la composition est un élément important, largement, à mon avis, une question d’instinct. II peut être développé mais je doute qu’il puisse être appris. Pour obtenir le meilleur travail possible, le jeune photographe doit découvrir ce qui visuellement l’émeut, lui. C’est à lui de découvrir son monde personnel.Bill Brandt

Art Kane (1) à propos de Bill Brandt écrit: «J’ai aimé son travail dans la seconde même où j’ai vu ses photographies ».
Je n’ai pas le plaisir de connaître personnellement Bill Brandt, cependant, il est pour moi presque une vieille connaissance : je ressens la même chose avec Edward Weston ou Otto Steinert (2). Nous le considérons tous comme le plus grand photographe britannique contemporain et l’un des meilleurs.
Vers 1952, soucieux de sortir du désert français, je rencontrais à Londres Norman Hall: je le considérais, tel un phare providentiellement placé sur nos jeunes routes, bien incertaines à l’époque pour la photographie; Norman Hall me proposa des œuvres de facture inconnue et je n’ai cessé de les revoir mentalement et toujours avec émotion.
Ses images ont fasciné Braque, Picasso, Dubuffet, Edward Steichen, Jean Arp, son ami Henri Moore et bien d’autres et en 1976 la Galerie anglaise Malborough, réservée aux grands de la peinture, vient d’en acheter la majorité.

Pour Bill Brandt, c’est une consécration dont il n’avait pas besoin, mais pour la photographie c’est un fait sans précédent et historique. Deux parties bien distinctes caractérisent l’couvre de Bill Brandt: l’une avant et l’autre après la deuxième guerre mondiale.
Avant 39 Bill Brandt rassemble avec une poésie toute romantique des images sophistiquées mais très fortes et à l’état brut: « elles semblent défier toute analyse ». Les structures sociales des années 30 paraissent indestructibles en Angleterre. En observateur discipliné et apparemment extérieur, Brandt nous propose ses découvertes: la vie mondaine des londoniens et leurs domestiques surannés (Proust n’est pas loin), contraste violent avec la vie des quartiers de Castle. En transparence nous sentons ce qui le bouleverse : le mineur misérable et le capitaliste cossu ne respirent pas plus le bonheur ou le malheur que la pierre des falaises de l’East Sussex ; tous sont figés dans leur destin.
Ces découvertes ne sont pas seulement des photographies documentaires, elles nous laissent, en filigrane, une impression de malaise subtil mais prenant: « l’immuable ordonnance des élégantes demeures ou des plaisirs aristocratiques est menacée par la dégradation que l’on y sent suggérée et le courage des pauvres est terni par une hébétude animale » (John Szarkowski) (3).
Bill Brandt s’en explique : « J’ai découvert que l’atmosphère était ce qui conférait sa beauté à l’ordinaire. Je ne sais pas exactement ce qu’est cette atmosphère; elle est pour moi la combinaison de plusieurs éléments qui révèlent les sujets sous un aspect familier et étrange », et il faudrait ajouter « puissant ».
Après la guerre, Bill Brandt, regrettant la perfection des appareils modernes, recherche dans les années 50 un moyen plus réfractaire à ses propres conceptions: un vieil appareil encombrant va lui servir de Maître: il est équipé d’un objectif grand angle à foyer fixe « avec une ouverture si minuscule que l’image sur le dépoli est presque invisible ».
Le nu est sujet délicat et révélateur de la personnalité profonde de son auteur; pour Brandt, comme pour Weston, il sera pendant 15 années une célébration euphorique de la chair, dans un monde paisible de pureté formelle et spatiale.

Laissant parler son appareil au lieu de photographier ce qu’il voit, comme Ingres l’aurait fait, Bill Brandt, avec probité et en réel photographe, parvient à la pleine connaissance de « son » moyen et cela même avec des appareils modernes. Sa maîtrise est telle que les images les plus récentes n’évoquent aucune femme en particulier, mais toutes les femmes à la fois; sculptures sortant juste de terre et confondues aux falaises, comme dans la Genèse.
L’analyse de l’œuvre de Bill Brandt demanderait des pages entières et son enseignement est grand : il nous demande et nous apprend « à libérer notre esprit des pensées et des émotions qui l’encombrent afin de voir pour le simple plaisir de voir; si nous n’y parvenons pas, l’essence des choses nous demeure cachée ».
Merci Bill Brandt de nous guider avec cette honnête et amicale simplicité qui force l’admiration: comment ne pas avoir l’impression de vous connaître depuis longtemps?
Jean DIEUZAIDE

(1) Art Kane: photographe américain contemporain, spécialiste des éditoriaux photographiques.
(2) Otto Steiner: maître de la subjective-photographie, professeur à l’école d’Essen.
(3) John Szarkowski: directeur du département photographique du Musée d’Art Moderne de New-York.