Kishin Shinoyama

Une écriture avec les corps

Mon thème préféré est l’homme et je m’efforce de photographier tous les aspects de son corps et aussi tout ce qu’il ressent, sans oublier de dépeindre l’élément temps de l’action. Cette notion temps est inséparable de chacun de ses mouvements, de chacun de ses gestes.
Kishin Shinoyama.

Elle est parmi les plus fortes découvertes en photographie de ces cinq dernières années.
La Galerie du Château d’Eau est la première en France, après les Rencontres d’Arles, à montrer une courte rétrospective de l’œuvre de ce «Samouraï» du petit format, selon le label des critiques spécialisés.

On semble le voir en effet, avec son physique râblé, prendre cette attitude de guerrier: le torse baissé en avant et tout prêt à foncer le 24 x 36 à la main; ses deux grands yeux noirs ronds comme son visage auréolé par un volumineux casque de cheveux frisotés vous regardent. Cependant l’homme est aimable et courtois.
Ses maîtres avoués sont Irving Penn et Richard Avedon : le premier paraît lui avoir suggéré la manière d’inscrire (Twin), l’autre, la projection sans concession de l’expression de l’humain (Brown Lily et Tokio Fairy). Dès lors, il semble que l’on comprend mieux ces images qui déferlent sur les tables de rédaction des magazines internationaux et surprennent les visiteurs des grandes cimaises. Elles sont la résultante analytique d’un apport occidental se superposant à l’essence même de cette culture aux parfums musqués de l’Asie de Shinoyama.
De face, de dos ou de trois-quarts, nombreux sont ceux qui ont étudié ce photographe phénomène et l’ont figé dans un vocabulaire très «in ». Pour ma part, après notre rencontre en Arles, je le juge comme un des premiers de sa génération et je n’en crains pas les conséquences; je ne veux retenir que cette ligne «d’encre de chine » qui souligne les courbes pleines de volupté des corps qu’il nous propose, véritables sculptures d’un admirable graphisme – elles font à la fois penser à Matisse, évoquer Arp, sans pour cela prétendre à surpasser peinture ou sculpture, elles s’en voudraient.

Le rôle de la photographie est de créer sa propre réalité et son propre cheminement. Chez Shinoyama, c’est par exemple cette puissance de dépersonnalisation des sujets photographiés: il nous amène dans « Death Valley », en Californie, avec trois modèles de morphologie et de nationalité différentes qu’il met en scènes, or, elles semblent être trois sœurs enveloppées dans le «jeu » visuel de l’artiste. Le tout est saupoudré de clins d’œil que l’on peut confondre avec de la violence ou même une certaine agressivité. Michel Decron dit en substance: « C’est pour nous montrer jusqu’où il peut aller trop loin ». – « Peut-on parler encore d’érotisme devant les photographies de Kishin Shinoyama ? II nous semble bien dépassé ».
Ce graphisme évoqué plus haut n’a -t-il pas aussi une certaine parenté avec le symbolisme des idéogrammes japonais dont la grande maîtrise des Hommes du Levant, l’évite de tomber dans la vulgarité toute proche?
C’est une constance chez les photographes Japonais qui n’ont pas été pervertis par l’occidentalisme et l’art de Shinoyama participe bien de l’héritage de générations imprégnées par cette écriture, fusion du symbole et du pinceau.

Ajoutons à toute cette force venue de loin et mise à la disposition d’une expression photographique faite pour elle, la grande maîtrise de la lumière, de la technique de prise de vue et des tirages avec ces images tantôt vides de matière, tantôt pleines de détails à fleur d’épiderme…
II faudrait aussi évoquer cette extraordinaire rencontre avec Yukio Mishima, candidat au prix Nobel de littérature 1968. Ce grand écrivain Japonais, séduit par les images de Shinoyama, organise pour lui une mise en scène diabolique sur les différentes manières de rencontrer la mort: rien ne manque dans les détails terrifiants, pleins de cette virilité légendaire des hommes du Pays du Sourire. Cette série était dans le fond un véritable testament: Mishima avait bien dit son obsession de la mort, mais Shinoyama n’y croyait pas I Quelques semaines plus tard, après avoir harangué les militaires d’une caserne de Tokyo, il se faisait hara-kiri.
Nous sommes des Européens et tout ceci nous est indispensable pour essayer de décrypter les propos de Shinoyama : avec ses images, «ce trop loin où nous rêvons d’être entraînés…, nous y sommes ».

JEAN DIEUZAIDE