Lucien Clergue

Lucien CLERGUE… le poète des concepts éternels
7 décembre 1975 au 4 janvier 1976

Monographie de l'exposition Lucien Clergue
Chargé de présenter Lucien Clergue le jour de sa réception à l’Académie d’Arles, Michel Tournier a dit: « Une conclusion, et presque une morale, se dégagent de son œuvre. Son rayonnement international est immense. Les images de Clergue sont exposées, connues, célèbres à New-York comme à Tokyo, or, leur enracinement dans Ie Pays Arlésien est total; jamais Lucien. Clergue n’a fait une photographie dans un rayon de plus de cinquante kilomètres autour de sa ville natale. Cet étrange paradoxe évoque une comparaison, presque une parabole. Un arbre, c’est un édifice de branches reliées par un tronc à une infrastructure de racines, et il est clair que les branches ne peuvent monter dans le ciel et s’étendre sur l’horizon qu’autant que les racines plongent dans la nuit terrestre. S’il en était autrement, l’arbre mal assuré serait renversé par le premier souffle de vent. Il en va de même des œuvres et de l’œuvre de Clergue. Son rayonnement dans le monde entier est fonction de son enracinement dans le Pays Arlésien ».

Si nous étions limités dans nos propos, j’affirmerais : « Ce qui précède suffit à expliquer Lucien Clergue ». « Expliquer », ce mot surprendra et je l’emploie volontairement à l’intention de ceux qui ne prennent pas la précaution de s’entourer d’éléments indispensables pour porter un jugement: il est certain que son comportement passionné, la couleur méridionale de sa vitalité débordante font écran pour découvrir le père de famille exemplaire, le photographe méritant, vivant de son œuvre, l’homme organisé capable de mettre sur pied les fantastiques Rencontres Internationales d’Arles qu’il a créées en 1970.
On oublie trop que «l’œuvre de Lucien Clergue se situe à un confluent, le confluent d’une certaine géographie, celle du Pays Arlésien, et d’une certaine histoire, la sienne » (Michel Tournier).
L’histoire du Pays Arlésien, c’est pour nous photographes celle de la lumière et de ses parfums élaborés par les alchimistes de la fée Provence et distillés dans le creuset de la culture de notre civilisation méditerranéenne dont nous sommes tous plus ou moins le fait; mais c’est celle aussi de Mireille racontée par Mistral, de Tistet Védène et sa mule papale racontée par Daudet, ou de Marius racontée par Marius…

Pour Lucien, c’est aussi l’histoire de la Camargue et de son langage secret; de ses légendes autour des fils et des filles de Sarah la Noire, dans le chant des guitares et du feu à l’heure où s’envolent les flamants vers d’autres étangs où, demain, ils se pareront des premières lueurs de l’aurore.
Sur cette entité « Provence latine et Camargue» se superpose la vie de photographe de Lucien Clergue, dont les fluctuations se répercutent avec une grande logique sur son œuvre.
Auprès d’une maman de santé délicate et qui disparaîtra vite, sa vie débute par une enfance difficile; Arles est sur le passage de la guerre, et sa maison détruite. Des enfants costumés par ses soins jouent dans les ruines sans soleil « La Comedia del Arte »: il les photographie avec insistance, dans cette lumière parallèle sans doute à la tristesse de son cœur.
A l’époque, c’est Picasso qui l’encourage après une rencontre dans les arènes d’Arles, puis l’écrivain Jean-Marie Magnan, l’un et l’autre surpris par la révélation d’image de charognes comme ils n’en n’avaient encore jamais vues: au pied des remparts d’Arles, le Rhône dépose dans un coude sa triste moisson de chiens, de chats et de coqs imprudents.
C’est le thème qui précède les images de «Toros muertos », photographiés cette fois dans la pleine lumière de l’arène; le combat est à main nue et l’espoir de le gagner devient une ambition. Pour lui et pour sa ville, pierre à pierre, il édifie un rempart en forme de revanche pour magnifier les symboles de vie et d’amour.
Ses albums somptueux, faits d’images métaphoriques, « Naissance d’Aphrodite », « Née de la Vague », « Genèse », sont autant d’hommages à la fécondité de la mer, de la femme et de la lumière. Dans une symbiose éloquente, l’eau se mêle à la chair, la caressant à fleur de peau, sous le soleil que Lucien refusait plus jeune dans ses images de charognes et de saltimbanques.
Sa rencontre avec Jean Cocteau et les nombreuses correspondances échangées ont certainement aidé le jeune Lucien à réfléchir sur la poésie et son écriture en photographie: cette réflexion l’a amené, à mon sens, vers des célébrations en images presque d’essence métaphysique.
La Camargue possède encore ce privilège de nous montrer des espaces vierges où le sel et la terre semblent sortir des mains du créateur. Ces nouveaux principes d’éternité rejoignent ceux qu’il a déjà écrits en images sur la mort, la vie, l’eau, la lumière et la chair. Dans ce grand livre ouvert en permanence à tous, l’autodidacte Lucien Clergue apprend à lire l’alphabet des roseaux brisés se reflétant, tel un manuscrit, dans le calme de l’étang. Dans ce silence propre à la méditation, des images par centaines s’offrent à lui et il écrit le «langage des sables » de sa «Camargue Secrète»: je pense qu’il a encore beaucoup de choses à nous dire.
Philosophiquement parlant, son geste de «photographier» à la recherche du «point de vue» fonctionnera graduellement comme une projection de lui-même dans «le miroir » magique de l’étang, celui dont parle Minor White.
Dans un proche futur, le dynamisme de sa jeunesse deviendra méditatif, la prolifération de ses images sans doute plus sélective, et donc de plus en plus fortes en seront les photographies.
II me tarde de voir les futurs albums, ceux qu’il fera avec un appareil qui n’existe que dans l’imagination des chercheurs en sciences humaines, mais que chaque photographe possède un jour au fond de lui-même dans la mesure où il est réellement photographe… et ce jour-là, que je ne verrai peut-être pas, les Arlésiens mettront en parallèle l’œuvre de Mistral et celle de Clergue.
Lucien, je sais que tu y serais sensible, et c’est le vœu que je formule.

Jean DIEUZAIDE