Jean-Pierre Sudre

LE FANTASTIQUE VOYAGE AU CENTRE DE LA MATIERE

Partir d’un plan d’ensemble de la forêt. S’approcher d’un arbre.
Analyser ses branches,
compter ses feuilles,
scruter son écorce,
s’introduire dans son tronc
et parcourir
les chemins enchantés de ses veinules. Puis plonger
dans les ténèbres de ses racines
et glisser mollement en travelling au centre de la matière,
voici, photographiquement, le fantastique voyage
que j’entreprends depuis quinze ans. Découvrirai-je encore
le palais de Diamantine, Reine de la nuit, dont les mille tours cristallisées scintillent très obliquement lorsque les soleils enfouis se décomposent progressivement?
J.P. SUDRE – 1964

En quelques mots dire qui est Jean-Pierre Sudre n’est pas petite affaire: il y a l’homme et il y a son œuvre.
L’HOMME – 1950: la Galerie Mansart de la Bibliothèque Nationale, les cimaises du 5e Salon de la Photographie montrent nos premières recherches; parmi elles des natures mortes gravées dans ma mémoire : des tiges de rosiers remplies d’épines énormes, un 30 x 40 d’une insolente précision, jamais atteinte à ce jour… Quelle rencontre ! Presque une antithèse pour le jeune photographe que j’étais alors.
Comment oser dépasser cette barrière? Celle de Paul Strand invite à la pousser et l’on entre un peu dans l’univers Strand. J’ai agi avec le même respect ému à l’égard de l’œuvre de Sougez, Masclet, Kertez, Brassaï et autres « Grands » Doisneau du moment; mais quel est ce «prince» caché derrière ces épines? Veut-il dissuader cette approche ou protéger un monde plein d’une poésie jusqu’alors ignorée?
25 ans plus tard, je suis heureux de pouvoir présenter pour la 2e fois, grâce à notre Municipalité, ce Maître authentique. Je n’aime pas user de ce qualificatif, hélas, je n’en connais pas d’équivalent en hommage à Jean-Pierre Sudre.
L’histoire de la photographie contemporaine certes, reste à écrire, elle consacrera nécessairement une large place à l’exemplaire sagesse de cet homme, à la rigueur de sa pensée et de ses gestes, tendus sans cesse vers la dignité de la photographie. Des dates, les voilà:
1952: sa première exposition à la Galerie « La Demeure » à Paris: il affirme publiquement une volonté et son attitude impose depuis, à tous ceux qui se réclament de la photographie en tant qu’art, de la respecter.

1961: son œuvre exposée à la Galerie Veranneman en Belgique, est achetée au même titre que celle des grands noms de l’art contemporain. C’est une première en Europe pour la photographie.
1964: parallèlement aux théories de Weston et de son ami Denis Brihat, il édite lui-même en photographies un livre tiré à trente exemplaires pour passer outre la défection des éditeurs français.
1966: il aborde la couleur avec des procédés anciens de mordençage et de virage, abandonnés depuis longtemps.
1973: fuyant Paris avec Claudine (1), sa femme, ils fondent dans le Vaucluse, à Lacoste, à deux pas de chez Denis Brihat, une Académie de photographie (2) unique au monde, selon Peter Bunnell, professeur à l’Université de Princeton; le grand sculpteur Caroline Lee la visita récemment et, devant moi, n’hésita pas à la comparer en esprit à celle de l’architecte Frank Lloyd Wright, cet autre missionnaire cherchant « la vérité contre le monde ».
Au niveau de la photographie, la comparaison n’est pas trop forte : Jean-Pierre Sudre, comme Wright, défend une conception de vie dynamique, vigoureuse, passionnée et souvent explosive pour les antagonistes à vision modérée, par trop susceptibles d’affaiblir le concept du mot « photographie».
L’OEUVRE – « Merveilleuse aventure d’une œuvre, nous dit Charles Estienne, fut-elle issue de la technique : l’art étant, qu’on le veuille ou non, la relation de l’homme à la nature, il s’agit pour l’artiste de fixer par quelque moyen que ce soit certains états visibles ou secrets de cette grande nature, notre Mère ».
La juxtaposition volontaire dans ce catalogue d’œuvres anciennes et récentes veut éviter l’ambiguïté en prouvant l’honnêteté d’une démarche qui n’a pas changé d’un pouce en vingt ans malgré son évolution. D’une égale perfection et d’une exceptionnelle grandeur le son de ses images éveille en nous de multiples résonnances.
Dans l’obscurité du laboratoire, alchimiste averti et concerné, Jean-Pierre Sudre guide l’évolution de la matière vivante sous la lumière polarisée de son agrandisseur. Au gré des métaphores du sel des sels, elle se grave sur la plaque sensible, dévoile ses paysages, ses formes, ses reflets. A chaque seconde le metteur en scène, ébloui par son jeu, déclenche une géologie nouvelle pour mieux glisser au gré de son imaginaire et nous faire connaître enfin les raisons de sa vie, elles s’appellent Lynalise, Hypomiade, Cinnamique, Argentine et Diamantine… Tout un programme derrière cette barrière de « tiges de rosiers », que je ne regrette pas d’avoir franchie.

Jean DIEUZAIDE

(1) Claudine Sudre, collaboratrice attentive de Jean-Pierre, est reconnue par les musées étrangers comme l’un des meilleurs «tireurs» actuels en laboratoire.
(2) Faite pour dix étudiants seulement, elle est axée sur la recherche pure en photographie créative.