Roland Laboye

L'aveugle, Collection du Château d'Eau
L’aveugle, Collection du Château d’Eau

Ses tranches de vie
Parmi les grandes options retenues pour la Galerie du Château d’Eau, une des plus importantes me paraît celle de montrer au, minimum une fois l’an, l’œuvre d’un jeune photographe.
Le premier est Roland Laboye. Son père Maurice, peintre et sculpteur très apprécié dans la région du Haut-Languedoc, est certainement à l’origine du penchant artistique du petit Roland, préoccupé, dès l’âge de cinq ans, de dessiner ce qu’il photographie maintenant.
En 1969, il concrétise un vieux rêve: devenir professionnel avec comme seul appui une formation d’autodidacte et s’installe à Castres; en 1972, il est admis au Cercle des XII sous le parrainage de Jacques Monsarrat. Trois ans plus tard, après avoir participé à plusieurs expositions de groupe, il est déjà reconnu par les instances qui font autorité en matière de photographie.
Dès lors, il se passionne, multiplie généreusement les contacts avec tous ceux pour qui promouvoir et respecter la photographie n’est pas un vain mot. Pour être présent au moins une journée aux Rencontres d’Arles de 1973, un aller et retour en « quatre chevaux » et en deux nuits avec Michèle, sa femme, et David, son fils d’un an, est une joie.
A 9 h, le mardi matin, les négatifs pris en Arles sont développés et Roland Laboye peut ouvrir son atelier sans problème, le sourire accueillant et réfléchi, la commissure malicieuse, les cheveux en bataille et l’œil toujours prêt à enregistrer même sans appareil « une tranche de vie ». C’est le nom qu’il donne aux témoignages qu’il nous propose en plusieurs photographies du même sujet.
Se contenter de dire qu’il s’agit là de juxtaposition d’images serait être inconscient; assimiler sa démarche à celle des auteurs de «séquences », ce nouveau mode d’expression qui nous vient des États-Unis, serait tout aussi inconscient: Roland Laboye est un latin et il ne peut se satisfaire des divertissements artificiels créés de toute pièce par Duane Michaels ou des images surréalistes de Bernard Plossu.

Ses « tranches de vie » vont, à mon sens, plus loin et plus profondément dans la signification, et leur spécificité d’expression ne saurait être appréhendée par la peinture, l’écriture et même le film. Il ne s’agit pas pour lui de mettre côte à côte quelques clichés préexistants d’une même scène, cadrés plein format sur les mêmes références au sujet, comme on le ferait avec un appareil à moteur: il n’en sortirait pas la moindre émotion et l’on se référerait au film 1
Or, il y a incompatibilité entre le film et la démarche de Laboye: le premier crée l’illusion du mouvement tandis que notre auteur présente chacune des images de ses «tranches de vie » comme figées entre l’instant où elles ne veulent rien dire et celui où elles seront détruites. Le mouvement est nié car il est piégé sur une image immobile par définition; d’ailleurs cette image prise séparément, tout en restant très belle, n’a aucun sens, alors que l’ensemble de 3 ou 4, ou plus, redevient mouvement presque plus réel que la réalité et stimule nos yeux d’aveugle.
L’aveugle est une des trames chères à Roland Laboye. Elle n’a rien à voir avec la cécité de l’infirme; c’est la nôtre qui est mise en cause. Il le fait avec cet humour critique, sensible et sans fard, soucieux d’attirer notre attention sur ce quotidien de la vie, lourd de sens et qui nous laisse selon lui un peu trop indifférents… Pour lui l’aventure intérieure est là, au coin de nos rues beaucoup trop étroites: « Les vieux « culots » seuls obstruent notre intelligence qui a besoin d’être fouettée » (Cézanne).

Jean DIEUZAIDE