Jerry N. Uelsmann

Sans Titre, 1978, collection du Château d'Eau, Toulouse
Sans Titre, 1978, collection du Château d’Eau, Toulouse

Le nouvel alchimiste de l’image

En photographie, depuis près de 60 ans, le phare de l’histoire éclaire mal les côtes de France. Il faut reconnaître combien les Rencontres d’Arles, fort heureusement, en changent le cours depuis leur création ; en cinq ans elles ont aidé activement à faire sortir de l’ombre la photographie dans notre pays:
En Juillet 1973, pour la première fois répondant à l’initiative résolue de Lucien Clergue, l’un des plus prestigieux maîtres en photographie de notre temps accepte de quitter la Floride pour diriger un atelier de travail à l’attention des jeunes photographes français.
Jerry Uelsmann en Arles, personne n’ose y croire!
Le prodige se réalise cependant et les photographes sont tout surpris de bavarder aisément avec celui que le critique américain Peter C. Bunnell appelle « l’enfant terrible de la photographie contemporaine ».

Dès le premier contact, son visage calme et ouvert nous fait partager sa joie de découvrir des amis qu’il ignorait et leur œuvre, témoin de la photographie française, méconnue aux U.S.A. aussi bien que dans notre pays.
Pour la plupart d’entre nous, la première émotion passée, et le mot n’est pas trop fort, nous avions hâte d’écarter ce rideau que nous soulevons à Toulouse aujourd’hui : l’œuvre de Jerry Uelsmann s’ouvre en effet sur un théâtre où le merveilleux règne en maître et semble jeter un défi à l’ordre visuel, pour en faire un monde de l’ordre et du mystère. C’est à mon sens une des plus formelles conspirations de l’étrange fomentée par un artiste.
Au travers des métamorphoses d’une invisible transparence, les images de J. Uelsmann, ambiguës pour nous, semblent évoquer au souvenir « la traversée du miroir» d’Alice: nous aussi avons l’impression de nous retrouver au « Pays des Merveilles » et passer d’un monde banal à un monde second, portés par les phantasmes de son imagination.
Sous le ciel de la Fée Provence, tous les jours du stage, du matin où la lune se confond dans le ciel au soir où le soleil se couche, J. Uelsmann, pas à pas, avec la même perfection que nous trouvons dans son oeuvre, raconte et montre tout son chemin.
Devant nous, avec les données les plus fugaces comme apportées par des rêves d’enfant, il a construit ce palais qui n’est pas celui de l’innocence, mais « où les oiseaux traversent les nuages et que les nuages traversent », un peu comme dans l’œuvre de Magritte : les arbres volent, les rochers flottent, les mains épousent des cailloux oblongs avec la souplesse de corps qui se cherchent, une fenêtre irréelle navigue par la seule imposition de mains dont la présence est nécessaire à la merveilleuse invraisemblance de cet appel fascinant.
Sans cesse nous nous trouvons transportés dans un monde qui absorbe le monde réel et reconstitue celui qui préserve peut-être mais permet de « transposer » le mur des apparences… et pourtant… «l’Art de Jerry Uelsmann est plus direct qu’allusif » (Peter Bunnell). Motivé par son enthousiasme et sa joie de création qui nous conduit à partager inconsciemment ses rêves, nous nous trouvons sous l’influence de sa vision, mais cette influence, capitale à son succès, nous oblige à réfléchir afin de savoir si la réalité est aussi vraie, en définitive, que ce que peut l’être l’invention…

C’est là à mon sens où l’art de Jerry Uelsmann prend une dimension rarement rencontrée en photographie et qu’il faut qualifier d’historique: il rejoint en fait ce que, dans ses écrits d’une profonde influence sur l’art de ce dernier demi-siècle, Guillaume Apollinaire appelait la surprenante toute puissance de l’art d’imagination.
Jean DIEUZAIDE