Jacques-Henri Lartigue

« INSTANTS DE MA VIE »
Sur les chemins de la photographie les rencontres sont toujours heureuses.
En 1958, les «Gens d’Images» se réunissaient pour la première fois en conclave, au bord de la Méditerranée. Parmi les quelques fanatiques de l’époque se trouvait une sorte de collégien, inconnu de nous, «des cheveux blancs comme neige » éclairaient un visage sympathique en diable, rayonnant d’un rire malicieux et bienveillant. Soudain, comme pris au piège de gens se prenant ua sérieux, il avouait: «Je n’ai jamais travaillé et je me suis toujours amusé, je suis J.H. Lartigue et je photographie depuis l’âge de 7 ans », et c’était vrai.
En 1975, ce prince des amateurs photographes, originaire de Toulouse, par son arrière-grand-père il faut le dire, est connu du monde entier: avec ses 81 ans, sa photographie officielle du Président de la République, les livres sur son œuvre édités en toutes langues, ses expositions au Louvre et dans les grandes capitales, les musées créés spécialement pour abriter sa production, et son éternel dynamisme de photographe anti-académique, il répond aux journalistes: «Je travaille à m’émerveiller et je sème des graines d’émerveillement ».
C’est le langage que tiendrait un privilégié, né sous la baguette d’une fée et, en fait, lorsqu’on a la chance de pouvoir jeter un œil attendri sur des clichés vieillissants, mais pas jaunis, du début de ce siècle, on a l’impression de parcourir un conte: «A 7 ans Papa m’a offert un appareil en bois ciré, avec un soufflet de toile verte bordée de rouge en accordéon, qui restitue un merveilleux petit tableau à l’envers… éblouissant, vivant, presque plus joli et plus clair que le morceau de réalité qu’on vise ». «Je posais l’appareil sur un pied, j’enlevais le bouchon, je comptais un, deux, trois et je prenais une image. J’avais six plaques. Je les réussissais toutes alors qu’aujourd’hui on en réussit une sur trente ».
Ce «présent» providentiel est à l’origine de la destinée de J.H. Lartigue qui, tout au long de sa vie, fera fonctionner son appareil pour illustrer son journal quotidien. 250.000 clichés nous racontent les événements historiques qu’il a vécus, les femmes qu’il a aimées, la famille qu’il chérit.
« Les merveilleux fous volants dans leur drôle de machine », Voisin, Farman, Blériot font leurs premiers sauts de puce, tandis que de somptueuses élégantes, jupes de soie entravées, se pavanent dans le Bois de Boulogne «avec le sac qu’elles tiennent en laisse comme le toutou ».
Les Hispano Suiza, les Delage, les Singer au Grand Prix de l’A.C.F., la coupe Gordon-Benett ou les rallyes d’Auvergne offrent au jeune Jacques des instants bénis où il se passe quelque chose : « toutes les choses jolies, curieuses, bizarres ou intéressantes me font tant de plaisir que je suis fou de joie » et qu’elles que soient les circonstances: «Je me souviens du frisson que j’éprouvais en regardant le compteur de la voiture de mon père monter jusqu’à 25 à l’heure, aujourd’hui il y a des fusées, je pense que j’ai tenu la promesse que je me suis faite le jour où papa me donna son premier appareil : j’ai tenté de tout photographier, de tout raconter et de tout dessiner pour mon journal ».
Sur ce spectateur unique et généreux que la photographie a ruiné (1), tout en lui permettant de faire des conserves de bonheur avec cette fantastique épopée du XXe siècle, le temps ne semble pas avoir de prise. II avance toujours dans la vie, en compagnie de Florette, sa femme, avec le même sourire, la même fraîcheur d’âme. II aime toujours les voitures de sport, il peint beaucoup, il signe avec un soleil tous « les instants de sa vie ». II est en état de grâce et nous l’en remercions.
Jean Dieuzaide
(1) – jusqu’au jour de sa consécration en 1960, aux Etats-Unis.