Edward Weston

Hommage à Édward weston – 1886-1958
Monographie Edward Weston

Dans le fond, il est peut-être inutile de vous faire mieux connaître Edward Weston. Je suis certain que vous le connaissez déjà, vous l’avez même peut-être rencontré sans le savoir ou tout au moins avez-vous ressenti son influence; elle se manifeste non seulement dans le domaine de la photographie mais aussi dans l’immense univers de l’art car Weston est en lui-même une remarquable leçon de sagesse basée sur « une » conception esthétique de la vie.
Les dernières cinquante années de son existence sont un roman passionné et passionnant où le personnage principal est le sujet, mais aussi l’appareil photographique; Weston l’utilise d’une manière exemplaire pour essayer de découvrir dans la vie à la fois l’ordre et la beauté selon lui, mais aussi selon beaucoup d’entre nous et c’est là que vous vous êtes sans doute rencontrés.
En 1914, dans son studio de Tropico en Californie, on venait se faire «portraiturer» de très loin et le maître n’en ressentait pas une satisfaction entière: assis devant son pupitre de retouche pour adoucir adroitement le contour d’un visage en effaçant une ride, il sentait planer un doute et croyait entendre son « grillon » le traiter ironiquement de « menteur ».
En 1922, après avoir rencontré Stieglitz à New-York, cet autre clairvoyant, il constate « qu’il n’est plus difficile de rejeter les formules à succès qui dupent la personnalité de l’individu et minent sa vigueur créatrice ».

Dès lors, rompre les amarres, repartir à zéro en détruisant sans regret ses négatifs de portraitiste célèbre et tous les honneurs suprêmes de cette époque y compris coupes et médailles (sic), est à la portée de ce grand « BonHomme » et il le fait avant de partir pour Mexico en 1930.
Faire un portrait sans retouche, concentrer toute l’attention sur le visage, en saisir les fractions de seconde d’intensité émotionnelle, traquer la vérité dans les quelques centimètres carrés de l’épreuve pour « enregistrer la vie, rendre la substance même et la quintessence des choses, qu’il s’agisse d’acier poli ou de chair qui palpite ». C’est pour lui désormais la spécificité de la photographie ! Quelle que soit la source de son inspiration, un rocher de Point-Lobos ou un nu, les dunes d’Océano ou un poivron, Weston joue franc jeu et choisit la voie la plus directe que peut lui offrir sa caméra 20 x 25, celle de rester fidèle à la fois à la réalité et au moyen d’expression, c’est-à-dire le plus sûr moyen de rester fidèle à la création.
En isolant un fragment de l’univers sur le verre dépoli, il intègre forme et contenu dans un tout organique et sa présentation fera naître d’autres associations d’idées quelquefois abstraites, dépassant de loin le sujet lui-même : « On voit des poivrons reproduits dans les catalogues de grainetier, mais ils n’ont rien à voir avec mes poivrons », et il ajoute: « Le pouvoir du photographe réside en sa capacité de recréer le sujet dans sa réalité de base et de présenter cette recréation sous une forme telle que le spectateur sente qu’il ne voit pas seulement un symbole de l’objet, mais la chose elle-même, révélée pour la première fois. Guidé par le choix du photographe, la caméra-œil peut engendrer un sens plus élevé de la réalité, une sorte de super-réalisme qui révèle l’essence vitale des choses » (1930) ; fermer l’Obturateur équivalait pour Weston à fixer «sa » conception.
Peut-on dès lors parler de philosophie ? Je le pense, car en raison du bouleversement fondamental qu’il apporte, il crée une éthique photographique en reniant le factice, le spécieux ou l’inutile : c’est un choix qui ne vieillira jamais, pas plus que ne vieillit la nature dont il nous montre le rythme réel : à propos d’une de ses œuvres, son ami le peintre mexicain Orozco écrivit : « Elle suggère bien plus la main de Dieu que la main faite par Rodin ».

Jean Dieuzaide