Robert Doisneau

Robert Doisneau, photographe
Le petit bonhomme est épatant. C’est un artisan. Mais comme beaucoup de gars du peuple, il est plein de malice et d’astuce. Il a le sourire. C’est un photographe. Mais lisez attentivement les légendes qu’il rédige lui-même et colle maintenant au bas de ses photographies, vous verrez qu’elles sont pleines d’interprétations possibles et ouvrent le champ à un million de chances. A l’entendre, il planque son appareil et le laisse faire. Pourquoi les autres photographes n’en font-ils pas autant ?
Comme il est originaire des environs de Chartres, je ne puis l’imaginer autrement que ralliant le chantier de la cathédrale à l’époque de ses fondations et de son édification. Comme il est du peuple, il cherche de l’embauche. Déjà un simple berger armé de son coudrier, taille des têtes de saints ; déjà des vagabonds et des gais compagnons, armés de leur manteau et de leur ciseau, taillent les statues de l’Ane hilarant et des belles reines de France. Ils sont pleins de vin et chantent pouille en travaillant. Des cris du haut des échafaudages, les pierres s’équarrissent, les poulies grincent. Au bout du prestigieux chantier, dans un terrain vague, envahi par la folle avoine et les herbes sauvages, les maîtres du grand œuvre essayent à petite échelle ce qu’ils vont réaliser en grand et avec une audace sans cesse renouvelée dans la construction des tours et des voûtes de l’édifice. Doisneau se présente armé’ de son appareil photo, et que fait-il ? Il tape dans le tas. Il n’est pas artiste. Il n’a pas des idées générales, une esthétique, une mystique. C’est un artisan de son pays. Il photographie l’architecte, les maîtres verriers (il se sent trop humble pour comparer sa fragile matière première qu’est la pellicule à la transparence de leurs verrières d’art), il tape dans la foule des curieux qui grouille dans le chantier, nobles, bourgeois, truands, moines, chantres et nonnains, prédicateurs, aumôniers, et, comme un vulgaire tailleur de pierres, avec un seul détail de vêtement, un tic, un défaut physique, il crée des personnages, une atmosphère, un monde, de quoi peupler l’univers. Que voulez-vous c’est un photographe : il ne le fait pas exprès. Trop c’est trop. C’est son appareil qui veut ça. Souvent il en est malade et, pour ne pas faiblir, il remplit son esprit de lazzi, de gouaille. Mais le cœur est pris. Ce n’est pas une liturgie intime, mais un grand rire polaire.
Regardez-le débarquer à Paris où il arrive son appareil accroché sur la poitrine, des sacoches dans le dos, des accessoires sous les bras et tout un impedimentum de sorcier moderne dans les mains. Il découvre d’abord la banlieue et sa misère, le cœur lourd, puis passe chez les gens du monde, le cœur révolté par leur vanité et leurs ridicules. Alors il se met à flâner dans Paris et réveille tout un Paris baudelairien et suranné, ou autour des Halles, à Montmartre, à Montparnasse, un Paris démodé et vieillot de par sa permanence même. Il s’en va alors enregistrer le travail et l’usine et il en revient ragaillardi. Les types sont bien, vivants et révolutionnaires. Le printemps fleurit dans les jardinets et dans les pots des concierges. Dans son ensemble le peuple de Paris est gai et les gens s’arrangent pour rendre la vie amène, sinon avenante. Il suffit de surprendre les amoureux sur un banc ou de suivre le sillage des midinettes, d’écouter les boniments, de se perdre dans le métro et de stationner au terminus parmi les marchandes des quatre-saisons et les cris des marchands des journaux du soir. Les kiosques sont habillés. Cela a un air de fête. La vie enivre. Doisneau ne l’a sûrement pas fait exprès, mais il se remet à flâner dans les rues. Son appareil l’entraîne.

Si la série des bâtons blancs des sergents de ville a l’air d’une joyeuse plaisanterie dans le tohu-bohu et le danger mortel de la circulation motorisée de la capitale, l’épopée des bâtons des maréchaux de Napoléon est une satire violente à nulle autre pareille. Voir toute une armée ensevelie dans le guano des pigeons de l’Étoile est un spectacle vengeur et réconfortant après deux guerres mondiales et inutiles. Vive la Colombe de la Paix ! Elle crotte. Doisneau ne l’a pas cherchée. Il l’a surprise.
Blaise Cendras