Dominique Delpoux Double Je

Depuis plus de 15 ans, cet artiste déplace opiniâtrement chez ses modèles tout l’attirail de la photographie des pionniers du XIXe siècle, chambre, trépied et réflecteurs de lumière. Comme si cela ne suffisait pas, celui qu’on a parfois présenté comme un « anthropologue discret » s’attache à tirer le portrait de petites gens, couples d’anciens mineurs de Carmaux, paires de jumeaux saisis dans leur intérieur modeste, ouvriers du bâtiment ou du textile sur leur lieu de travail. A l’ère du morphing, du bling bling et du zapping, où les corps semblent devoir être indéfiniment soumis aux mêmes canons esthétiques d’un bout à l’autre de la planète, cela peut paraitre assez gonflé, anachronique, ou dépassé, c’est selon. […]
Le dispositif utilisé par Dominique Delpoux est à la fois simple et rusé. Il confronte cette machine (l’appareil photographique) à dupliquer l’image de quelqu’un à des êtres qui sont dupliqués dans la vie, soit parce qu’ils ont un double (jumeaux), une moitié (époux), soit parce qu’ils sont saisis à deux moments de leur existence : matin et soir, au travail et au repos, avant et après le coiffeur, etc. Ce que cette démarche photographique souligne, c’est tout le paradoxe de cette invention réputée, au départ, justement à cause de sa fidélité au réel. Car ce qui est utilisé ici c’est bien les fonctions d’enregistrement fidèle que la photographie permet. Mais si elle constitue bien une empreinte physique et chimique de la lumière qui modèle réellement un visage, la photographie paraît inapte à le représenter. […] C’est un peu comme si le spectateur se trouvait invité au jeu des sept erreurs, tant les vêtements, le mobilier, le papier peint, la coiffure, le visage et l’attitude se répondent, lui donnant du fil à retordre pour s’arracher au trouble de cette ressemblance. […] C’est comme avec les vrais jumeaux dans la vie. On s’intéresse toujours plus à ce qui les rassemble qu’à ce qui permet de les distinguer. On a beau essayer, il faut toujours recommencer. Avec la photographie, cet effort visuel est encore plus difficile : dans les albums de famille, la fixité du regard et du visage mettent parfois en échec l’identification à postériori. Jean Deilhes

La série « Jumeaux » a été réalisée en 1995 et 1996, en Bretagne & Midi-Pyrénées (France).
Suite logique du chemin accompli auprès des couples de mineurs, la question de la ressemblance conduit sur la route de la gémellité. Venus au monde ensemble et semblables, les jumeaux grandissent dans un même milieu. A l’inverse des couples soudés par le temps conjugal, les identiques sont séparés par le temps existentiel. Ici, chaque individu est photographié chez lui sur rendez-vous, puis présenté auprès de son double dans un diptyque. Les fratries qui vivent ensemble sont réunies sur une même image. Au-delà des distinctions et des détails inversés, de saisissantes similitudes impressionnent la pellicule.

http://www.dominiquedelpoux.com

Repères biographiques
Né en 1962. Vit et travaille dans le sud de la France. Dominique Delpoux utilise la photographie pour faire se découvrir, se révéler l’identité de chacun. Renouant avec la grande tradition sociologique du portrait depuis August Sander, il travaille dans le champ de la photographie documentaire contemporaine, avec un regard sensible. Les modèles de Dominique Delpoux ont le libre choix du décor et de la “pose”, leur attitude découle de leur culture et de l’image qu’ils veulent donner d’eux-mêmes. Son premier travail sur les anciens mineurs de charbon de Carmaux où il photographie des couples le pousse à réfléchir sur le diptyque singularité/ressemblance, et très vite sur la question de l’autre, du double, thème qu’il approfondira par une série sur les jumeaux.