Yohann Gozard Pauses et temps de pose...

Au départ le cliché de l’errance automobile alimenté par un enthousiasme inconditionnel et presque enfantin pour l’architecture et les machines : Immanquablement de longues nuits de prises de vues tempèrent ce premier état et me rendent réceptif au vide léthargique de certains espaces industriels ou urbain. Mon attention se focalise alors sur des zones sans intérêt apparent mais plongées dans une attente hors du temps, hors du monde, seulement parcourues de “liens“, routes ou voies ferrées, qui théoriquement les rattachent au monde connu, actif et bouillonnant.
Des zones de transit désertes où se hasardent au mieux quelques véhicules esseulés qui s’empressent de s’évader. Tout semble immobile, et pourrait le rester des années ou bien s’évanouir au lever du jour. Pourtant, qu’ils soient en attente de démolition ou en construction, les lieux photographiés ont tous changé depuis lors…
Dans ce contexte, j’ai choisi de réaliser un échantillonnage de prises de vues issues de très long temps de pauses réalisées en un même lieu, pendant différentes périodes du jour et de la nuit. La nuit dématérialise l’horizon et permet un travail de composition où seul quelques bâtiments, pylônes ou clôtures suffisent à circonscrire le cadre de mes images. Les éclairages nocturnes bouleversent radicalement la perception de l’espace et confectionnent de petits “îlot” de lumière et ce phénomène ajoutent de l’intimité à l’acte photographique permettant une appropriation rapide et personnelle des lieux. Si besoin, je réalise in-situ un travail minutieux sur la lumière en circulant dans l’image pour “déboucher” les ombres grâce à des éclairages de toute sortes.
Les prises de vues sont réalisées à la chambre ou au moyen-format sur des supports argentiques que je scanne ensuite : Les fichiers ainsi obtenus sont superposés localement grâce à Photoshop, ce qui, grâce à un très long travail numérique, me permet de recomposer les images des lieux photographiés en mêlant les différentes conditions lumineuses du jour et de la nuit.
Ces images parlent du temps, ou plutôt, s’interdisent une narration trop évidente : présentent l’absence, le silence. Le laps de temps vécu pendant le long déroulement des prises de vue se condense dans une seule image recomposée à partir de plusieurs prises de vues et baignant dans une lumière improbable, aux antipodes de l’instant…
D’un point de vue technique les tirages d’exposition sont réalisés en Digigraphie*, une technique d’impression par jet d’encre qui dispose de douze couleurs et permet une grande richesse chromatique dans les zones d’ombres et renforce le sentiment du foisonnement de détails par sa grande netteté d’impression. Yohann Gozard

On peut envisager la pause comme un silence musicale de la durée d’une ou de plusieurs mesures, comme la suspension dans le déroulement d’un processus ou comme un repos, l’arrêt momentané d’une activité ou d’un travail. Une inspiration ou une respiration. Le titre suggère la liaison avec la notion si importante dans le travail du photographe, et plus particulièrement celui de Yohann Gozard du temps de pose, de la durée nécessaire pour l’exposition correcte d’une couche sensible. Le mystère aussi familier qu’inexplicable, d’une lumière qui, éclairant le reste, demeure à son origine dans l’obscurité9. Ce temps de pose et/ou de pause est à prendre à la lettre en opposition avec l’instantané (qui est souvent la marque reconnue de la photographie comme document ou comme expression). Le temps n’est pas, comme dans l’instantané, arrêté mais suspendu. Après le titre, les légendes enregistrent le temps de pose, par exemple 20h00 / 03h46 et la date 28.07.2004 / 29.07.2004. D’autres éléments signifiants au cours de la prise de vue (l’éclairage, la ou les lumières naturelles et/ou artificielles) et au cours du traitement informatique entrent en ligne de compte. Je constate une forme d’observation méthodique poussée à ses extrêmes conséquences descriptives dont la camera obscura10, à l’origine de l’appareil photographique, pourrait être l’un des paradigmes. Bertrand Meyer Himoff

Site web de Yohann Gozard
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Repères biographiques
Né en 1977. VIt et travaille à Toulouse. Usines désaffectées, friches industrielles, espaces péri-urbains en mutation, Yohann Gozard s’est choisi des non-lieux comme motifs et lieux d’errance. Il en réalise des images qui frappent par la richesse de leurs couleurs et le mystère de leur lumière. D’un semblant de normalité exsude un trouble qu’une lecture attentive n’arrive pas toujours à lever. C’est que l’artiste s’affranchit des codes traditionnels de la photographie pour projeter dans le cadre l’image mentale de son expérience temporelle des territoires explorés.