Charles Fréger Portraits photographiques en uniformes

Chaque légionnaire adresse un regard différent, adopte une posture qui lui est propre, une façon d’habiter le vêtement, qui malgré lui, le renvoie, non à la communauté, mais à l’homme qu’il est. Derrière ces uniformes pointent des individualités.

Par l’intermédiaire de l’uniforme, s’élabore une grammaire commune codifiée, un jargon vestimentaire au même titre qu’il existe un parler spécifique, indéchiffrable pour le quidam. Képi blanc, épaulettes, ceinture de couleur, cravate, béret, plis ou encore barbe, tablier de buffle et hache auxquels viennent s’ajouter insignes et décorations : le vêtement de parade devient instrument de reconnaissance, à l’usage exclusif de la communauté. Ces attributs n’ont pas de rôle fonctionnel ni de résonnance symbolique, la plupart se sont imposés avec le temps et l’usage, presque fortuitement, à l’image du képi blanc, insigne par excellence de la Légion, dont l’origine n’est autre que le traditionnel képi kaki, délavé par les lavages et le soleil du Maroc. Cette iconographie légionnaire, créée de toutes pièces, multiplie les codes, complexifie la lecture du vêtement, jusqu’à le rendre opaque, hermétique et assure l’image d’une communauté soudée, assise sur une tradition ancrée.Qu’il soit uniforme ou tenue de combat, le vêtement veut faire oublier le corps qu’il revêt, dissimuler l’identité de celui qui l’habite.
En vain. Apparaît alors le paradoxe de l’uniforme qui, loin de gommer l’individu, agit comme un révélateur. Sur fond d’une apparente homogénéité, des caractères singuliers se dégagent. Chacun adresse un regard différent, adopte une posture qui lui est propre, une façon d’habiter le vêtement, qui malgré lui, le renvoie, non à la communauté, mais à l’homme qu’il est. Derrière ces uniformes pointent des individualités. Et dans ce monde réglé, s’affirment la présence irréductible et la permanence de l’individu. Raphaëlle Stopin

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Repères biographiques
Né en 1975. Vit et travaille à Rouen. Diplômé des Beaux-Arts de Rouen. Charles Fréger se consacre à la représentation poétique et anthropologique des groupes sociaux. Il photographie selon un protocole immuable – fond anonyme trouvé sur place, éclairage neutre, cadrages frontaux en plan américain ou gros plan – des personnes appartenant à des corps constitués. Juxtaposées ces photographies dressent le portrait du groupe sociétal qui s’affirme par ses signes extérieurs tout en oblitérant l’individualité de ses membres.